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TENET

Un film de Christopher Nolan

Rewinding

Plongés dans l’univers dangereux et crépusculaire de l’espionnage industriel, deux agents secrets se retrouvent chargés d’empêcher un riche homme d’affaires russe de lancer la Troisième Guerre Mondiale au moyen d’un renversement temporel. Un mot caché semble être la clé de tout : « Tenet »…

Tenet film

Le monde est en clair-obscur. L’effondrement n’est plus très loin. Et pour que le temps ne laisse pas l’obscurité l’emporter sur la lumière, tous les voyants se mettent au rouge à des fins d’alerte maximale. Que se passe-t-il ? En gros, on a envie d’aller voir un film comme on irait en voir un autre, mais nous voilà conditionnés, pour la simple raison qu’on nous martèle depuis longtemps que le voir en salles constitue un devoir pour éviter le pire – vous avez déjà l’explication si vous n’habitez pas dans une grotte depuis au moins cinq mois. "Tenet" est-il le sauveur d’une industrie menacée ou l’allégorie d’un monde menacé ? On sourit que ce soit là la première question qui nous stimule vraiment en sortant de la projection du film le plus attendu de l’année. Ce qui est sûr, c’est que le temps est au centre de l’enjeu. Le temps, cette notion vitale que l’on souhaiterait capable de rembobiner le cours des choses pour effacer une annus horribilis de cet acabit, mais que l’on aimerait aussi prompte à accélérer sa logique pour repartir sur des bases glorieuses. Double désir que voilà, ici concrétisé au centuple. Et là, ne nous y trompons pas, on parle autant du cinéma que de la façon dont il se (re)pense constamment par la prise de risques – chose de plus en plus rare au vu d’une industrie affaiblie par les formules faciles et la rentabilité à court terme. C’est un fait : sauver le monde est désormais corollaire du fait d’en bâtir un nouveau, d’en dessiner le schéma, d’en questionner la probabilité. Et quand on s’appelle Christopher Nolan, on frise l’hyperbole en disant qu’on a trouvé l’homme de la situation.

Cinéaste impérial dans son alliage parfaitement équilibré de grand spectacle et de maelström cérébral, artificier royal qui aura su noyauter de l’intérieur le système hollywoodien pour y imposer la patte et la richesse d’un vrai auteur, Nolan est surtout de ces artistes visionnaires qui ne cessent de plier à des fins réflexives l’espace et les caractéristiques des univers qu’il essaie de structurer. Le temps, de ce fait, hérite sans cesse du rôle de « cobaye » au sein de ses torsions narratives, destinées aussi bien à en examiner les pliures qu’à en analyser les effets sur tout un chacun. Sur la base d’un récit qui se veut à nouveau une vaste architecture d’espaces et de mouvements, sur la base de concepts scientifiques et de détails symboliques (des indices ou des leurres ?), Nolan bâtit donc à nouveau un trompe-l’œil géant sur la façon dont le motif (limpide) d’un personnage peut rendre de plus en plus trouble l’espace (défini par l’intrigue) dans lequel il prend racine. Toutefois, si l’on part du principe que Nolan raffole des personnages torturés dont l’objectif est aussi simple que le chemin est compliqué (tous ses films en attestent), il convient d’aborder "Tenet" avec prudence. D’aucuns ne manqueront pas de dire qu’il s’agirait du film le plus tordu et le plus complexe qu’il ait pu pondre, mais on ne leur donnerait pas raison pour autant. C’est surtout qu’à l’image de son inoubliable "Inception", le film réclame de son spectateur une disponibilité sensorielle énorme pour ne pas rester sur le bord de la route – aucune demi-seconde d’inattention n’est ici admissible sur 2h30 de visionnage.

Disons-le d’entrée, la comparaison avec "Inception" gagnerait même à ne pas être imposée comme un mode d’emploi de "Tenet". Certes, les signes de convergence sont là, et à vrai dire surtout liés aux « fétiches » d’une filmo parfaitement cohérente. Toujours ce façonnage graphique d’exercices de style interpénétrés qui servent à traduire à l’écran des états d’âme. Toujours ces images à la dimension sensorielle indiscutable, guidée par un savant effet de saturation qui tient au fait que les personnages sont avant tout piégés par leurs perceptions (visibles sous forme d’images furtives et récurrentes, de "Memento" jusqu’à "Interstellar"). Toujours ce travail sonore à cheval entre le bruit et l’harmonie (bel usage des percussions et des cuivres) pour rattacher les personnages à un présent peut-être condamné, tandis que les images ne cessent de les lier à un ailleurs peut-être révolu. Et toujours ce génie à rendre parfaitement limpide des concepts scientifiques et/ou philosophiques (l’entrelacement de deux lignes temporelles remplace ici l’empilement des rêves partagés) par la seule force évocatrice du cadre et du découpage, le tout sous couvert d’un incroyable sens du spectaculaire. Tout pareil qu’avant, à ceci près qu’ici, on retourne fissa à la case "Memento", avec cette idée d’un double défilement chronologique qui fait se paralléliser – et se confondre – les notions de « progression » (on va de l’avant vers l’arrière, et vice versa) et de « convergence » (on va en avant et en arrière pour rejoindre un point-clé).

C’est la mise en scène du cinéaste, aujourd’hui mesurée par le traitement d’un concept minimal sous une forme monumentale, qui nous emmène là où aucun film à grand spectacle n’est jamais allé. De par son récit qui orchestre la « mission impossible » (clin d’œil voulu !) de deux agents secrets, Nolan fait mine de se connecter à une structure de thriller d’espionnage qui, de Pollack à McQuarrie en passant par Hitchcock et Pakula, obéit à une grammaire aussi trouble qu’inébranlable. Des agents à identité multiple ou inexistante, des points de vue montés en épingle et/ou en cascade, des dialogues cryptiques qui chuchotent une information au lieu d’en expliciter le sens, une machination déployée aux quatre coins du globe (on voyage beaucoup dans "Tenet"), un antagoniste aussi cruel qu’un vilain de James Bond (Kenneth Branagh semble prendre ici un pied d’enfer à jouer les sadiques) et une jeune femme en guise d’épicentre sentimental. Au vu de tout ça, on jurerait avoir posé le pied dans un 007 plus cérébral que la moyenne et signé par un émule d’Alan J. Pakula, à ceci près que la patte de Nolan dérègle toute cette machine codifiée en ouvrant bien grand la valise des illusions. Sa grammaire s’y fait encore plus aboutie que dans "Inception" : adieu le mode d’emploi servant à décrire le concept d’une mission inédite avant de jouir de l’apnée dans le déroulé en temps réel de la mission, et bonjour le récit qui chuchote sa finalité par détails sibyllins et déviations narratives en pagaille tout en mettant le paquet sur la parfaite imbrication de ses scènes d’action folles (du jamais vu !) et des enjeux spatio-temporels qui les justifient. Autrement dit, on rentre dans "Tenet" comme on rentrerait de plein fouet dans un cerveau en surchauffe, motivé à l’idée de rendre visible et lisible un concept à rendre fou n’importe quel doctorant en physique newtonienne.

Et ce concept, quel est-il ? Ni plus ni moins qu’une réalité chahutée de l’intérieur par l’apparition de projectiles venus du futur, et dont le sens de l’entropie, forcément inversé, menace d’entrée le cours du temps. Avec une précision d’horloger suisse qui ne laisse rien au hasard tout en laissant la porte ouverte un peu partout, Nolan nous laisse avec une seule façon de piger son concept et mille façons d’en relier tous les points, et se contente de nous lancer à pleine vitesse – et souvent en mode inversé ! – dans un vertige conceptuel qui se prolonge bien au-delà du générique de fin. Il est en cela aidé par un casting d’enfer où chacun habite autant un rôle qu’il parvient à en faire une vraie surface mouvante – l’ambiguïté malicieuse du personnage joué par Robert Pattinson mériterait un paragraphe entier. Et il n’oublie jamais le facteur émotionnel qui a toujours magnifié l’ampleur de ses casse-têtes narratifs : ici, la motivation première du personnage féminin (magnifique Elizabeth Debicki), à savoir la sauvegarde d’une progéniture menacée, devient aussi bien l’enjeu de la survie du monde que celui de la mission du protagoniste (remarquable John David Washington, tantôt zen tantôt stressé). Hypothèse de mélo que les relectures incessantes des pistes du récit portent à un haut niveau d’émotion, un peu comme si un espace magnétique et romantique s’incrustait au sein du tohu-bohu chaotique que forme cette remontée d’une ligne temporelle.

D’un réel qui laisse ses jeux de pouvoir virer à l’agitation criminelle (ouverture inouïe sur un vrai-faux attentat en plein opéra) jusqu’à une myriade d’intérêts souterrains qui ne se révèlent qu’a posteriori (donc en allant de l’avant vers le passé – vous suivez ?), "Tenet" impose sa souveraine puissance en tant que métaphore d’un monde dont la plus élémentaire des conventions devient sujette à caution. Si ce grand-huit formel nous échappe parfois au point de multiplier les points de suspension, et si l’on en sort avec le cortex bombardé de pistes interprétatives, ce n’est que logique et justice rendue à un objet rare, dont l’obsession à laisser le ressenti prendre le pouvoir sur l’explication est la garantie d’une place éternelle sur la ligne du temps. Telle est la grandeur foudroyante d’un film unique en son genre, taillé dans le granit de notre art préféré par un cinéaste qui tient assurément la forme de sa vie.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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