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PAUVRES CRÉATURES

Un film de Yórgos Lánthimos

Indépendance féminine à la sauce Yorgos Lanthimos

Dans sa grande demeure londonienne, le Dr. Godwin Baxter, chirurgien aussi renommé que décrié, garde près de lui le fruit de ses expériences. Parmi elles, une poule à tête de bouledogue, une chèvre à tête de canard, mais aussi Bella, jeune femme qu’il a ramené à la vie, aux mouvements peu synchronisés et capable de prononcer seulement quelques syllabes. Ayant soif d’apprendre, elle part à la découverte du monde avec Duncan Wedderburn, l’avocat qui devait rédiger le contrat de mariage avec l’assistant du Docteur, questionnant au passage les règles qu’on tente de lui imposer et ne se laissant jamais marquer sur les pieds…

Débutant sur des images de tissu cousu, puis sur le suicide d’une femme se jetant d’un pont, "Pauvres créatures" déroule une brillante variation sur le mythe de Frankenstein, avec ici une créature féminine, dont l’évolution est l’occasion d’une émancipation forcenée. D’emblée il est donc question de pièces soudées les unes autres, qu’il s’agisse des bouts de tissus du générique ou des parties du visage du Dr. Godwin Baxter (Willem Dafoe, une nouvelle fois impressionnant), marqué par de nombreuses cicatrices et déformations. Rapidement, en basculant de la couleur au noir et blanc, on aperçoit sa créature, Bella, qu’il considère comme sa fille, jouant au piano, emportée par son énergie dans des gestes saccadés et des mouvements désynchronisée, à la manière d’une grande enfant. Le Dr. Godwin Baxter, lui, a les os du visage décalés et a du mal à se déplacer, s’avérant largement « appareillé ». Une manière sans doute de poser la question de qui des deux est celui qui est le plus inhumain, le père rafistolé ou la fille recousue.

Jouant autant de la déformation de l’image (filmée régulièrement en grand angle, avec un effet fish-eye qu’il avait déjà utilisé pour "La Favorite") que de celle des corps, Yorgos Lanthimos place ainsi son intrigue sous le signe de la monstruosité et du sentiment de décalage avec la société. Le film mènera alors son héroïne à l’extérieur, dans ce monde dont son créateur (qu’elle appelle Dieu) souhaitait prétendument la protéger. Telle une enfant grandissant, testant son rapport aux autres et découvrant sa place dans l’univers et n’hésitant jamais, par son absence de filtre, à la contester, celle qui n’est au départ qu’un sujet d’études, teste la violence et se découvre un appétit pour la liberté, comme une certaine forme de pouvoir, les deux pouvant passer par le désir et la sexualité.

Dans ce voyage initiatique, qui se fait en couleurs, le thème de la dangerosité du monde (déjà exploré par Lanthimos dans "Canine", son premier long, où des parents mentaient « pour leur bien » à leur progéniture, pour leur couper l’envie de sortir de leur maison) c’est l’aspect « suiveur » du personnage et tout le poids des normes et des apparences en société qui s’exprime. Mais les rencontres faites par Bella, qui évolue mentalement au fil du récit, délivrent surtout une peinture caustique de la condition de la femme, des attendus que la société pose sur elle, et dénonce en arrière plan l’attitude des hommes qui la considèrent comme leur propriété. Emma Stone, déjà héroïne de "La Favorite", nous subjugue, adoptant toutes les attitudes d’un enfant qui grandit et se confronte au monde qui l’entoure, pour mieux se libérer d’être castrateurs. Elle devrait sans aucun doute remporter son second Oscar de la meilleure actrice en mars prochain. Si pour cette cérémonie, il est quasiment assuré que Christopher Nolan remporte enfin la statuette du meilleur réaliateur pour "Oppenheimer", "Pauvres Créatures" (Lion d’or mérité à Venise et récemment Meilleur film de comédie aux Golden Globes) pourrait bien le coiffer au poteau pour l’Oscar du meilleur film.

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

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