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HER

Un film de
Avec

Lost in conversation

Spike Jonze est un cas à part que l’on avait presque fini par oublier un peu. Et pourtant, lui et son scénariste Charlie Kaufman nous auront fait voyager "Dans la peau de John Malkovich" avant de redéfinir le concept d’"Adaptation", avec à chaque fois des réflexions jubilatoires sur la condition humaine et une matière narrative libérée de toute forme de contrainte. Or, avec le temps, Kaufman est devenu lui-même réalisateur ("Synecdoche, New York") et Jonze s’est senti poussé des ailes en réalisant "Max et les Maximonstres", d’après le livre éponyme de Maurice Sendak. Et depuis, silence radio. Jusqu’à ce nouveau film, où Jonze accentue sa libération du carcan « kaufmanisé » tout en gardant ici et là des bribes du style de son ancien scénariste. Logique : lorsqu’une relation de travail s’avère aussi forte et enrichissante pour les deux parties, la séparation peut certes faire très mal, mais il y a toujours des fragments qui survivent à la déchirure. Et comme le film parle lui-même d’une rupture ayant rendu un homme inconsolable, la métaphore en devient évidente.

"Her" est une romance, certes, mais il évoque d’emblée la rupture amoureuse sans jamais tenter d’en faire un énième réservoir à hystéries diverses. Tout n’est ici que douceur et subtilité. Le héros, Theodore, joué par un fabuleux Joaquin Phoenix, ne parvient pas à extérioriser sa détresse et ses sentiments les plus profonds autrement qu’en se lançant dans l’écriture de lettres d’amour au sein d’une grande entreprise. Pour ne rien arranger, le monde dans lequel il évolue n’est autre qu’un futur dystopique où l’individualisme va de pair avec l’assistanat, où les gens n’interagissent qu’au travers d’une technologie omniprésente, où des illusions plus ou moins fondées bloquent les connexions humaines et sociales (voir la scène cruciale avec la très sexy Olivia Wilde), où chacun tente de combler la monotonie autant que possible. Du coup, lorsqu’une intelligence artificielle nommée Samantha surgit dans la vie de Theodore pour devenir la plus parfaite des confidentes, il n’y a qu’un pas pour que la relation humain/ordinateur, devenue une norme de vie quasi institutionnalisée, se mue en relation amoureuse.

Cette love-story pas comme les autres permet à Spike Jonze d’élever la grille de lecture à la puissance mille : de l’Œdipe informatisé au simple rapport intime avec la technologie (entre les mains de Cronenberg, on n’ose même pas imaginer ce qu’aurait donné un scénario pareil) en passant par le lent phagocytage des codes du réel par le virtuel, le film laisse la porte grande ouverte au symbole et à l’interprétation. On notera toutefois qu’en conférant à son entité virtuelle une totale autonomie et des réactions intuitives proches du comportement humain, le cinéaste explore des pistes bien plus concrètes et universelles. Ici, Theodore a beau pensé avoir trouvé en Samantha l’âme sœur capable de concrétiser tous ses désirs et de le rendre plus épanoui que jamais, il se cognera vite à l’absence du « corps » de l’Autre, problématique qui ne se résout pas d’un coup sec, même en tentant d’utiliser un substitut féminin au cours d’une scène édifiante. Avec, en définitive, un constat terrible qui nous met le cœur en lambeaux : vivre une expérience n’a de sens que si elle est vécue jusqu’au bout de ses capacités (quitte à aller trop loin, jusqu’à la perte de la raison), et ce que l’on en tire d’enrichissant ne s’acquiert qu’au travers de l’acceptation de l’échec.

"Her" serait-il donc un film pessimiste, voire carrément dépressif ? Non, c’est paradoxalement l’exact inverse : à travers une mise en scène d’une pureté tout bonnement hallucinante, jouant autant d’une composition précise des cadres que d’un découpage d’une rare douceur, Jonze élabore sa romance à la manière d’une rêverie mélancolique qui ne surligne rien et qui chuchote tout, au sein d’un décor rétro-futuriste qui confine à l’intemporalité. Mais surtout, cette sensation de rêve éveillé qui nous parcourt accomplit le pari stupéfiant de retourner la dystopie évidente en la plus inattendue des utopies. En effet, le héros aura beau considérer in fine sa nouvelle compagne comme rien de plus qu’une entité virtuelle, il n’en sera pas forcément de même pour le spectateur. Parce que ce dernier connait bien celle qui se cache derrière cette voix : ni plus ni moins que l’actrice Scarlett Johansson, fantasme absolu de la gent masculine dont le timbre chaud et sensuel suffit amplement à envoûter son audience.

Doit-on se surprendre de tomber nous aussi amoureux d’un personnage uniquement perceptible par le son et invisible par l’image ? Bien sûr que non, tant Spike Jonze fait s’identifier le public à Theodore (sur lequel il sera facile de projeter son propre vécu), histoire de décupler son interactivité avec le film. Et en cela, il donne chair à l’utopie suprême : entamer un dialogue physique et sensoriel avec un film jusqu’à l’intégrer littéralement par des partis pris purement émotionnels, jusqu’à jouer de la puissance du son pour mieux faire de l’écran un miroir fantasmatique de notre regard. Preuve de cela, Jonze va même jusqu’à oser l’écran noir total lors d’une scène de sexe « mentale » entre Theodore et Samantha (entre nous et Scarlett ?), quitte à assumer pleinement son envie d’exaucer les fantasmes du héros comme du spectateur. Fallait oser…

Réussir à débarrasser la belle Scarlett de son enveloppe corporelle pour ne conserver que le faisceau de ses expressions vocales est un coup de maître total de la part de Spike Jonze, tant cette actrice fantasmée n’a jamais été aussi proche de nous qu’en étant aussi totalement invisible à l’écran. Compagne virtuelle d’un héros pour qui l’absence du corps se transforme hélas en problème, elle devient au contraire le guide subconscient d’un spectateur si hypnotisé, si envoûté par ce qu’il entend qu’il peut dès lors « voir » ce qu’il imagine se concrétiser à travers son propre ressenti. Magique et parfait, "Her" réussit surtout en fin de compte à nous faire à nouveau croire en l’impossible. La dernière fois qu’un film avait semblé à ce point capable de changer la destinée de son spectateur, c’était il y a très exactement dix ans. Le film en question s’appelait "Lost in Translation". Et il y avait déjà Scarlett dedans…

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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