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ALITA: BATTLE ANGEL

Un film de Robert Rodriguez

Bubble Gunnm

Amnésique, la jeune Alita se réveille dans un futur qu’elle ne connait pas. Un médecin lui explique que son corps de cyborg abandonné renferme le cœur d’une jeune femme au passé incroyable. Et dans cette ville d’Iron City, elle découvre que ses capacités de combat uniques sont l’objet de convoitises de la part de forces dangereuses et corrompues. C’est le début d’un long combat pour sauver ses amis et le monde…

Alita Battle Angel film image

Ce projet-là, James Cameron l’évoquait depuis si longtemps, le désirait depuis si longtemps. Il aurait même dû en faire son propre film il y a plus d’une décennie si "Avatar" n’était pas soudain apparu comme une priorité. Adapter le seinen manga Gunnm de Yukito Kishiro promettait en outre une appréhension plus forte de la part des fans les plus hardcore, tant le matériau d’origine, œuvre-clé de la culture cyberpunk au même titre que Ghost in the Shell de Masamune Shirow, s’avérait infiniment plus chimique et hybride dans son exploration de thématiques sensibles sur le devenir de l’humanité. C’est là qu’il convient de saluer l’intelligence de Big Jim d’avoir placé son bébé entre les mains de Robert Rodriguez : injustement qualifié d’incapable ou d’opportuniste par certains, le réalisateur de "Sin City" et d’"Une nuit en enfer" explore ici un matériau en accord avec le caractère quasi composite de son cinéma, lui-même assimilable à un amas de sensibilités geek qu’il s’est toujours chargé de fusionner, d’hybrider et de reconstituer, parfois au risque d’aboutir à un gros n’importe quoi. Son traitement d’"Alita" lui permet ainsi de trouver le juste équilibre : son futur cyberpunk intègre les teintes chaudes du Mexique à la dystopie japanisée qui faisait le sel de l’œuvre de Kishiro. Et le spectacle offert, redouté par certains, n’en rate jamais une pour nous trouer la rétine.

Histoire de ne pas s’enfermer dans des dithyrambes pourtant bien méritées, on s’intéressera d’abord au point faible du projet, à savoir son scénario. Il est entendu depuis deux décennies que Cameron est loin d’être le meilleur scénariste du monde, et que les scénarios de ses films restent parfois très naïfs, quand bien même ils abordent de grandes questions humanistes. D’"Abyss" à "Avatar", ce principe s’est systématiquement répété sans pour autant affaiblir une force de frappe clairement dévastatrice sur le terrain technologique. "Alita" ne varie pas d’un iota là-dessus : son intrigue archétypale tisse une trame d’une linéarité sans chemin de traverse, les émotions qu’elle fait naître touchent sans cesse à ce que le public qualifie souvent de « condition humaine », le manichéisme des enjeux irritera ceux qui espéraient de la nuance, et, comme toujours chez Cameron, l'apparente naïveté du propos finira peu à peu par se transformer en pureté digne de celle qui surgissait de façon immédiate dans les travaux respectifs de George Miller et d’Hayao Miyazaki. De plus, sur cette idée d’une cité élitiste suspendue au-dessus d’une Terre dévastée et assimilée à une décharge, la paire Rodriguez/Cameron réussit là où Neill Blomkamp s’était totalement planté avec "Elysium" : point de métaphore infantile et pesante sur la lutte des classes, mais un récit qui puise dans l’hybridité de son héroïne et dans l’iconoclasme de ses partis pris visuels pour se dénicher cette singularité si précieuse. Le manga a été « cameronisé », c’est évident. Mais son âme perdure ici dans chaque photogramme.

C’est peu dire que la pierre angulaire du vertige suscité par "Alita" est bel et bien son héroïne, génialement incarnée par Rosa Salazar. Dès sa première apparition, la pire crainte des fans s’envole illico : deux pupilles immenses s’ouvrent pour offrir un visage lui-même composite, hybride, qui n’obéit qu’à un désir de redécouverte du monde extérieur – cela suffit à rendre ce procédé visuel cohérent et rapidement familier. L’humanité d’Alita, quelque part entre la candeur de l’enfant et la brutalité de l’adulte, guide tout le récit : sa part mécanique qui révèle paradoxalement son humanité par les flashs d’un passé bien réel, son amour pour un jeune dépouilleur de membres métalliques qui culmine ici dans un climax émotionnel qui met le cœur en lambeaux, sa fureur badass dans des combats ultra-violents où les démembrements sont légion, sa silhouette frêle rendue instantanément iconique. Et sans prétendre reproduire les cases du manga comme il l’avait fait – assez mal – sur "Sin City", Rodriguez se contente de faire œuvre de respect, de maîtriser le jeu de la citation, de retravailler à sa sauce ce qui a déjà été dessiné dans le passé. L’honneur dans la réappropriation, en somme, à l’image de ce que Philippe Lacheau avait su proposer une semaine plus tôt avec sa brillante relecture de "Nicky Larson".

Quant à savoir comment un tel réalisateur réputé pour sa gestion brillante du système D et des budgets riquiqui a pu déballer ici une virtuosité aussi soufflante, on croit d’abord à une heureuse anomalie. De là à prédire que ses pires détracteurs iront jusqu’à considérer James Cameron comme le vrai réalisateur du film, il n’y a qu’un pas. Tant pis pour eux, car "Alita" est bien un film de Robert Rodriguez. Sans doute que le cinéaste trouve ici l’ampleur qu’il tentait jusqu’ici d’imposer librement dans ses projets à petit budget. Preuve en est cette première scène entre Alita et ses nouveaux amis, qui réitère tout ce que la médiocre saga "Spy Kids" avait su installer en matière de spectacle, mais en y imposant un double souci de démesure technologique et de perfectionnisme graphique que seul Cameron pouvait offrir à son poulain. Ainsi donc, une fois sa richesse posée et sa balle narrative lancée, "Alita" met un point d’honneur à ne plus jamais s’arrêter. Les scènes d’action s’enfilent à la vitesse d’une fusée, usant de travellings circulaires et de ralentis pulsatifs dès qu’une action voulue « épique » doit se traduire par des montées/descentes de rythme (mention spéciale à ce plan démentiel où Alita traverse les lianes déchiqueteuses de son ennemi !), et ce en imposant de monumentaux point d’orgue avec des parties de Motorball qui font passer les affrontements de "Rollerball" pour des parties de hula hoop. Il en résulte un spectacle fou, généreux et euphorisant de A à Z, prompt à devenir lui-même une référence.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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