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INTERVIEW

EN SOLITAIRE

Premier arrivé à notre entretien, François Cluzet reste « en solitaire » quelques minutes avant d’être rejoint par le jeune comédien Samy Seghir (« Neuilly sa mère ») alors que les bouchons retiennent le réalisateur Christophe Offenstein, chef opérateur qui passe à la réalisation avec…

© Gaumont Distribution

Premier arrivé à notre entretien, François Cluzet reste « en solitaire » quelques minutes avant d’être rejoint par le jeune comédien Samy Seghir ("Neuilly sa mère") alors que les bouchons retiennent le réalisateur Christophe Offenstein, chef opérateur qui passe à la réalisation avec un premier film sur un homme en pleine course du Vendée Globe qui voit un jeune migrant se faufiler sur son bateau… Les trois enfin réunis nous expliquent les conditions de tournage d’un film réalisé en pleine mer, sans trucage, ni fond vert…

Car c’est la principale différence avec des films américains comme "L’Odyssée de Pi" ou "All is Lost" : "En solitaire" a été tourné « à la dure », en condition réelle « pour être le proche possible des conditions vécues par les skippers engagés dans une telle compétition, raconte le réalisateur. On a tourné pendant 43 jours sur un vrai bateau de course. On était 18 personnes en tout avec les trois skippers, parfois un peu moins selon les besoins des scènes tournées. Mais ce sont des petits bateaux de 60 pieds, prévus pour naviguer seul ou à deux. On est dans une promiscuité constante. C’était donc un peu compliqué pour l’équipe technique qui devait placer leurs caméras dans quelques mètres carrés. »

« Quand François va à l’avant du bateau, quand il prend des risques de dingue, il le fait vraiment, le marin est là ! »
Des conditions extrêmes qui ont aussi été durement vécues par les comédiens. « C’est surtout les acteurs qui ont été confronté à cette difficulté de tourner sur un bateau, admet Christophe Offenstein. C’est tellement plein de souffrance pour eux. On peut mettre en place une scène et se prendre une vague de 5 mètres sur la tête. On est réellement trempé. Je me souviens de Samy parfois frigorifié à qui l’on dit "moteur" sans qu’il n’ait le temps de se poser de questions. C’est là où ils ont été très forts l’un et l’autre, il n’y a jamais eu de remontrances, ni d’énervement. » Des conditions intenses mais qui apportent finalement au film une caution réaliste rarement vue au cinéma. « On était dans cette vérité de la course en mer que l’on recherchait. Quand François va à l’avant du bateau, quand il prend des risques de dingue, il le fait vraiment, le marin est là ! On n’est pas en plateau avec un ventilateur, y’a une urgence, une violence qui se répercutent à l’image ! » Et François Cluzet d’ajouter : « On ne s’est pas vraiment rendu compte des risques qu’on prenait, on le faisait pour ramener les meilleures images possibles, pour rendre réelle cette histoire. C’est après le tournage qu’on s’est dit "Ah putain que c’était formidable, que c’était couillu". »

« Les skippers gouvernent à l’oreille, c’est presque un sport à l’aveugle. »
Le cinéma et la voile : deux univers a priori bien distincts, mais auxquels on peut rattacher de nombreux points communs. « C’est un engagement, c’est de l’inconnu, c’est beaucoup de préparation, c’est beaucoup de volonté d’aboutir, sans qu’on n’ait aucune certitude sur le devenir du projet », analyse Christophe Offenstein. Ce par quoi complète François Cluzet : « La concentration. Les skippers gouvernent à l’oreille, c’est presque un sport à l’aveugle. Et parmi les bruits des vagues contre la coque, dont certains disent que c’est comme dans une caisse de résonance tellement ça fait de bruit, ils arrivent à déceler le bruit parasite. Et cette concentration, on en a eu besoin comme jamais pour mes autres tournages. Après les répétitions au port, on partait en mer avec parfois des adaptations de programme selon la météo. La concentration était aussi importante pour l’équipe. Les cadreurs étaient souvent dans des positions assez risquées. Ils n’y voyaient pas grand-chose et avaient peu de repères pour l’équilibre. Et Samy et moi devions réagir très vite quand tout ce petit monde était prêt. »

« Je ne me voyais pas lâcher dans ces moments là. Tout le monde se battait, je me battais avec eux. »
« C’est en plus un univers qu’on a tous découvert, précise le réalisateur. À la base, moi c’est l’univers de la compétition qui m’intéressait. Selon moi, le Vendée Globe c’est l’une des dernières courses qui engage des hommes devenant de véritables héros. Ça demande beaucoup d’abnégation, de travail, de passion pour en arriver là. »
Samy Seghir a également découvert différemment cette course qu’il connaissait, certes, mais qu’il voyait comme un simple sport, « alors qu’elle est avant tout une incroyable aventure humaine. », confie-t-il.
Bien sûr François Cluzet connaissait aussi la compétition via les médias, mais le fait de découvrir le Vendée Globe à travers le tournage du film, l’a fasciné. « J’ai trouvé ça extraordinaire d’approcher ces skippers. Ils avaient lu le scénario et étaient honoré qu’on fasse un film sur leur passion. »
Devenir skipper n’est pas une mince affaire, sauf pour François Cluzet qui s’est facilement mis dans la peau d’un navigateur. Christophe Offenstein se souvient : « François a été préparé mais il a très vite attrapé l’équilibre. Et ça a été primordial pour la véracité du rôle. En plus François a des facilités, c’est le seul à ne pas avoir été malade. » Alors que Samy Seghir a souffert chaque jour. « Vous avez beau prendre des médicaments, quand vous êtes malade en mer, vous êtes malade, raconte le réalisateur. Mais ça nous a bien servi pour le rôle ! » Samy Seghir ne semble pas prêt de remonter sur un bateau dans ces conditions. Pourtant, il est fier d’avoir partagé cette aventure. « Être malade m’a en effet aidé pour jouer ! On partait tous les matins en mer pour rejoindre le bateau et on rentrait le soir. J’allais pas rentrer tout seul sur un zodiac. Fallait que je reste avec l’équipe. On était plusieurs à être malade. La comédienne qui jouait Mag [Karine Vanasse, ndlr] ne se sentait parfois pas bien, pourtant elle ne lâchait pas l’affaire. Je ne me voyais pas lâcher dans ces moments là. Tout le monde se battait, je me battais avec eux. »
François Cluzet a bénéficié, pour sa part, d’une longue préparation avec de nombreuses sorties en mer accompagné de grands skippers engagés dans le Vendée Globe tels Armel Le Cléac´h ou Alex Pella. « On est sorti de jour, de nuit, un peu dans tous les temps pour apprendre le maniement des instruments extérieurs et intérieurs. C’était vraiment très excitant », se rappelle-t-il.

Si le film peut décevoir dans sa narration, force est de constater que les images tournées en pleine mer sont impressionnantes et contribuent efficacement à faire de ce petit Poucet des films de haute mer, un géant des longs-métrages où le réalisme vous saute aux yeux comme une vague de 5 mètres vous saute au visage.

Mathieu Payan Envoyer un message au rédacteur

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