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WOMEN TALKING

Un film de Sarah Polley

Douze femmes en colère

Des femmes issues d’une communauté religieuse se questionnent sur leur nécessité à fuir ou non leur foyer…

Women Talking film movie

Rarement, un métrage aura aussi bien porté son nom : "Des femmes qui parlent". Une description aussi banale que criante de vérité. Oui, le nouveau film de Sarah Polley ("Take this Waltz", "Stories we Tell") ne sera que ça, une succession de séquences nous montrant des femmes en train d’échanger, débattre, se disputer. Sauf que ce parti-pris narratif n’a rien de redondant malgré les apparences et les a priori. Au contraire, la réalisatrice qui s’était faite rare ces dernières années réussit un véritable tour de force, nous offrant une œuvre saisissante et passionnante. D’ailleurs, lorsque l’écran s’ouvre sur ses protagonistes au cœur d’une grange, il est bien difficile de situer l’action dans le temps et l’espace. L’idée n’est pas alors de développer un faux suspense quant à l’époque de l’action, mais d’insister sur le caractère universel et intemporel du récit. Ce qui constitue déjà en soi un pamphlet poignant lorsqu’on sait qu’il est question de viols systémiques.

Adaptation d’un roman de Miriam Toews qui revenait sur un fait divers advenu dans une communauté mennoniste bolivienne, la caméra suit un groupe de femmes à l’aube d’un jour nouveau, celui où elles ne pourront plus taire les agissements des hommes de leur entourage. La nuit précédente, comme toutes les autres auparavant, a été synonyme de terreur, celle de se réveiller en sang, des hématomes sur les jambes, encore victime d’une malédiction qui rongerait uniquement les épouses. Même pour cette congrégation pour qui le religieux est partout, la croyance ne semble plus admise, les malédictions peuvent exister, mais elles ne violent pas. Ces femmes le savent, elles doivent agir si elles veulent se sauver, car ce n’est pas la justice qui viendra punir les agissements de leurs conjoints, frères ou encore prétendus amis.

Dans ce grenier prenant les airs d’un grand tribunal, elles vont à tour de rôle exposer leurs arguments, exprimer leurs doutes et craintes. Faut-il rester et se battre, ou fuir pour essayer de reconstruire une société ailleurs ? Est-ce que tous les individus masculins sont coupables, à l’exception d’August, l’instituteur qui les accompagne dans leurs questionnements ? Comment imaginer s’intégrer dans ce monde extérieur alors que la plupart d’entre elles n’ont pas eu le droit à une éducation ? Exercice de style et de rhétorique brillamment maîtrisé, "Women Talking" est un geste cinématographique foudroyant, qui trouve dans son épure la rage de son propos.

Si le résultat est autant déchirant, c’est probablement également parce qu’il démontre toute la confiance de sa metteuse en scène envers ses actrices, limitant sa photographie à des inspirations malickéennes pour mieux sublimer sa matière première : des individus discutant. Simple. Basique. À l’image des textes d’Orelsan, la complexité se cache dans les détails presque invisibles. Un mouvement. Une contre-plongée. Un champ-contre-champ. Un murmure. Un regard. « Les gens les plus intelligents sont pas toujours ceux qui parlent le mieux » nous disait également le rappeur caennais. Ce film en est l’une des plus belles preuves. Après dix ans d’absence, Sarah Polley n’a pas manqué son retour, avec un drame dont sobriété ne rime pas avec académisme mais bien avec engagement, un cri du cœur puissant sur l’importance de la parole féminine. À ne pas manquer !

Christophe BrangéEnvoyer un message au rédacteur

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