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W.

Un film de
Avec

W. le maudit

Objet curieux que ce « W. », fébrile et bourré de maladresses, insaisissable comme l’est son protagoniste principal. « W. » procure une empathie étrange, difficile à décrire : faut-il aimer ce double W., le film et l’homme ? On hésite ; devant ce long-métrage, tour à tour on s’exaspère, on s’intéresse puis on s’ennuie ; perplexes, on s’interroge et on se gausse. On s’interroge sur l’état idéologique d’un Oliver Stone en fin de parcours et dont la veine transgressive s’est définitivement épuisée après le 11-Septembre : l’âme contestataire du cinéaste s’est comblée des gravats du World Trade Center. Depuis « Alexandre », Stone analyse des caractères plutôt qu’il ne tire des portraits à vif : le poète a remplacé le pamphlétaire. L’incendie de la révolte étouffé sous le poids des tours jumelles de New York, la flamme de l’émeute écrasée sous les milliers de corps, ne reste plus que l’étincelle.

On se gausse, aussi, car c’est sous l’angle de la comédie que ce « W. » se donne le mieux à voir. Le George W. Bush qui se montre ici de tous les plans n’a rien du sérieux forcé du Président des Etats-Unis confronté à la crise économique ou à la débâcle irakienne ; il s’agit plutôt d’un Bush décadent, alcoolique sur les bords, bagarreur et incompétent. Un Bush dépassé par un complexe d’Œdipe mal digéré à l’enfance et qui le pousse à affronter son père, voire à le concurrencer, s’inscrivant à Harvard uniquement pour prouver au paternel qu’il peut y être reçu, se lançant en politique moins par vocation que pour contrecarrer les attentes de Bush Senior concernant son autre fils, Jeb. Un Bush franc-tireur et rebelle dont l’existence ressemble à une suite improbable d’épisodes de Dallas dénués de liens : la narration opère volontiers des allers et retours entre ses mandats présidentiels et sa vie de jeune adulte, passe d’un petit boulot à un autre, d’une époque à une autre, avec l’audace de préférer aux moments les plus importants (on ne verra jamais son élection en 2000) les anecdotes les plus anodines.

Le plus beau plan du film, et le plus expressif, est le tout premier : un Bush rêveur s’imagine acclamé par une foule invisible au milieu d’un stade de base-ball, avant de revenir à la réalité du Bureau Ovale où ses plus proches conseillers débattent de « l’Axe du Mal ». Stone montre de l’empathie pour ce personnage qu’il ne présente jamais comme l’idiot du village, contrairement à la foule de documentaires sortis ces dernières années, mais plutôt comme un enfant perdu et esseulé. Josh Brolin offre de Bush une interprétation hallucinée, pleine de nuances, sans chercher à ressembler à son modèle ou à lui piquer ses mimiques – là où ses collègues, Thandie Newton / Condoleeza Rice, Jeffrey Wright / Colin Powell, Richard Dreyfuss / Dick Cheney, essayent vainement de reproduire une vérité qu’ils pensent essentielle. Faux, bien sûr ; faux, parce que dans un biopic la vérité des personnages compte moins que la poésie donnée à ces personnages. Brolin l’a compris ; Stone moins, qui use d’une mise en scène poussive et grossière (on saisit rapidement qu’il désire coller sa caméra au plus près de son poulain, quitte à devenir insupportable) pour inspirer des sentiments qui n’ont pas besoin de tant d’artifices.

Au final, « W. » surprend : parce qu’il s’agit d’un film sur le politique qui parvient à ne pas être politique ; parce que l’usage du pastiche (on rit de bon cœur) remplace celui du postiche (le simulacre de vérité) ; enfin parce que si la mise en danger physique est le propre des héros américains (comme Kennedy dans « J.F.K. »), la menace des antihéros ne repose que sur un simple et malencontreux bretzel.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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