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THE FORBIDDEN PLAY

Un film de Hideo Nakata

Un réalisateur qui en a encore sous le capot

Naoto Ihara a tout pour être heureux : une femme et un fils qu’il aime, une maison avec un jardin et un crédit sur 35 ans. Une tragédie survient le jour où Miyuki, sa femme, a un accident en compagnie de leur fils, Haruto. Dans son incapacité à accepter la mort de sa mère, le jeune Haruto enterre un de ses doigts dans le jardin en espérant que sa maman revienne à la vie. Naoto et son fils sont alors confrontés à d’étranges phénomènes qui les poussent à croire que le plan du bambin a fonctionné…

Dire que Hideo Nakata a imprégné la culture populaire et l'imaginaire collectif serait un euphémisme. Peut-être que son nom ne parle pas à tout le monde, mais lorsqu'on évoque certains de ses travaux on se rend compte que tout le monde (ou presque) est familier de son univers. Avec son diptyque "Ring" (respectivement sortis en 1998 et 1999) et son chef d’œuvre "Dark Water" (primé rappelons-le à Gérardmer en 2003), le bonhomme a démocratisé la vision du spectre féminin pâle aux cheveux aussi longs que noirs. Il est au film de fantôme ce que George R Romero est au film de zombie. Adaptation de mythe et légende de son pays, le cinéaste s'est toujours servi de ces histoires pour parler de drames humains avec comme thème récurrent l'enfance et les parents défaillants.

Sommes-nous alors étonnés de voir cet habitué du festival mis à l'honneur en ouvrant la danse en ce mercredi soir du 24 Janvier 2024 ? Clairement non, et quelle belle manière de commencer les festivités. "The Forbidden Play" est un film aussi intéressant quand on le repositionne dans la filmographie du réalisateur, qu'en étant un spectateur non averti. On sent la volonté du cinéaste de se détacher de la figure qu'il a lui-même contribué à instaurer dans le paysage cinématographique pour tendre vers quelque chose de plus fou, de plus unique et au fond de toujours aussi effrayant.

La grande force du film est de nous présenter une histoire, qui au départ à tout du conte macabre, avec cette notion d’impossibilité du deuil se traduisant par ce petit garçon qui enterre le doigt de sa mère dans le jardin. Il prie chaque jours pour qu'elle revienne à la vie. Mais tout part d'un mensonge du père en ouverture de film, lui faisant croire qu'en replantant la queue encore vive d'un lézard, celle-ci peut repousser et celui-ci revivre à partir de cette dernière. En cela, le film nous montre clairement ses intentions et nous prévient : attention, le danger ne vient pas forcément des zones habituelles.

En mélangeant les genres (on passe aisément de la comédie pure, au véritable effroi qui fait dresser les poils, à l'émotion toujours à fleur de peau), le cinéaste dévoile une palette de situations toutes aussi inattendues que cohérentes avec le destin des héros. Le récit se permet même de délaisser son personnage dit principal masculin au profit d'une héroïne qui gravitait jusque-là en arrière plan de l'histoire. La sensation agréable d'être face à une œuvre difficilement cernable se dévoile peu à peu sous nos yeux. Il aurait par exemple été difficile au début de la séance de prévoir un affrontement au sabre entre un médium et son garde du corps. Ou encore une réappropriation de la figure du spectre assez étonnante avec ce cadavre blanchâtre parcouru de branches et de fleurs.

Certes le budget, que l'on imagine restreint, ne rend très certainement pas justice à toutes les idées visuelles du cinéaste, notamment sur le design de son fantôme. Mais l'idée est présente, la représentation est finalement plus proche du théâtre que d'un déluge d'effets spéciaux au rabais. Ceux présents ne sont pas extraordinaires non plus, on ne va pas se le cacher, mais en aucun cas ils ne nous coupent de notre immersion. Mieux, ils renforcent cet aspect unique, toujours à la limite entre le kitch et une représentation du fantastique finalement très picturale.

On l'avait déjà vu à l’œuvre sur son propre remake "The Ring 2" (US sorti en 2005), avec sa manière de se réapproprier ses propres figures, de les détourner pour quasiment les abandonner et se diriger sur des contrées étonnantes. Quitte à délaisser une partie du public qui attend son film pop-corn classique, Hideo Nakata veut parler des démons intérieurs humains. Un père qui ment à son fils pour se moquer de lui, l'infidélité (ici, même inconsciente, elle est condamnée par l'esprit vengeur), l'héritage familial qui passe par des pouvoirs télékinésiques. Là encore, la filmographie du bonhomme est parsemée de ces personnages qui se battent soit avec leurs propres vices ("Dark Water" 2003 et "Chatroom" en 2010) ou encore les « supers-pouvoirs » et leurs conséquences avec "Monsterz" en 2018. Entre la cohérence du metteur en scène et une œuvre à la vision difficilement classable, on peut dire qu'à 62 ans il en a encore bel et bien sous le capot.

Germain BrévotEnvoyer un message au rédacteur

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