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NOÉ

Un film de
Avec

Puissance évocatrice de l'image

Dès la scène d'ouverture, Aronofsky déroute et surprend à la fois, livrant la vision austère d'un monde sauvage et des images symboliques illustrant des chapitres de la Bible. Il retrace ainsi en quelques phrases et quelques flashs visuels évocateurs, la chute du jardin d'Eden (un serpent verdâtre qui s'arrête face caméra et mue en serpent à peau noire, une pomme d'un rouge irréel, qui bat tel un cœur...) ou l'apparition de violence (la silhouette du bras et du poing de Caïn frappant mortellement Abel). D'un flash-back sur l'enfance de Noé, il passe rapidement à son âge adulte, au milieu de paysage évoquant les steppes de contrées nordiques, plus que les montagnes entre Turquie et Arménie, où ont eu lieu des fouilles à la recherche de traces de l'Arche.

Ce qui frappe à la vision du film, c'est bien sûr sa puissance évocatrice visuelle. Forcément aidé par les paysages d'Islande, où a eu lieu le tournage, et qui représentent bien un monde entre dureté et possibilité de miracles, cet aspect est encore renforcé par la carrure imposante de l'Arche, que le réalisateur a fait construire en grandeur nature, suivant scrupuleusement les descriptions détaillées des écrits de la Bible. Ainsi les paysages fournissent de profonds contrastes entre terres volcaniques arides et noirâtres, et monts couverts d'une mousse verte, comme la promesse d'un lieu de vie, imposant et symbolique, alors que la construction évoque la puissance destructrice de l'homme lui-même.

Les visions de Noé sont saisissantes et augmentent en impact, de la surprise face à une simple goutte d'eau tombée au sol d'où renaît une fleur qui vient juste d'être cueillie, au caractère proprement effrayant des nuées de corps qui s'enchevêtrent sous les eaux, dans les rêves annonciateurs du cataclysme à venir. Puis des visions et rêves, on passe à la terrible réalité, avec une flamboyante évocation du fléau lancé par un être invisible, qui passe donc par les images, avec les impressionnantes migrations d'animaux, oiseaux, insectes, mammifères, comme irrémédiablement attirés par les lieux, mais aussi, une fois le déluge déclenché, par l'aspect suggestif des cris à l'extérieur de la coque de l'Arche...

Globalement, le "Noé" de Darren Aronofsky a toutes les caractéristiques d'un blockbuster fantastique, avec ses géants de pierre qui gardent un territoire dévasté, la source surgie de nulle part, la forêt générée spontanément à partir d'une terre stérile. Mais "Noé" est avant tout le portrait d'un être humain, chargé d'une mission divine, consistant à assurer la survie des espèces « innocentes » (c'est à dire animales), et donc complice de la disparition de celle des hommes. Alors que dans la Bible, le personnage de Noé reste silencieux jusqu'à sa sortie de l'Arche, intelligemment, Aronofsky et son co-scénariste intègrent ici ses propres interrogations, en tant qu'homme sensé ne pas interférer dans la disparition de la race humaine, sur le fait de devoir dans le processus, éliminer les membres de sa propre famille.

Dans son sillon, le personnage entraîne aussi de troublants questionnements sur le mérite de l'humanité de disposer d'une seconde chance. La description du monde humain, camp précaire où la violence règne, entre viols et cannibalisme organisé, confine à une vision cauchemardesque, qui trouve une certaine résonance dans le monde actuel, avec notamment les enjeux de préservation des ressources naturelles. S'il semble qu'il le condamne, le personnage de Noé, apparent monolithique, n'est pas exsangue de contradictions et de doutes. Installé dès le début du récit comme le garant d'un ordre des choses, d'un respect de la nature, et donc d'une logique supérieur à lui-même et aux siens, il ne peut cependant rester aveugle face à la souffrance des siens, et à leur volonté de survie.

Et c'est dans ses rapports avec ceux qui l'entourent que se construit son propre questionnement, de la figure mystérieuse du grand père (Anthony Hopkins) aux pouvoirs magiques, à l'impressionnant Ray Winstone dans le rôle du Roi des humains, bien décidé à voir son peuple survivre (ou tout au moins sa propre personne). Ce dernier, symbole d'un certain individualisme, mais aussi d'une légitime rage de vivre, sera d'ailleurs une sorte de vecteur, transmettant cette revendication légitime aux autres membres de la famille de Noé.

Le questionnement sur la rédemption et un possible recommencement passe avant tout par les jeunes générations. Si le fils aîné manque un peu d'épaisseur, le destin de celle qu'il a recueilli pour être sa compagne (Emma Watson, la Hermione de "Harry Potter") constitue un élément fort en symbolique. Mais au final c'est le personnage du second fils qui tient un rôle clé, objet d'un destin bouleversant, puisqu'apparemment sacrifié dans sa capacité à assumer son rôle d'homme, et marquant une rupture inévitable avec la figure du père. Au travers des tensions qui s'installent au sein d'un noyau familial élargi, le film offre ainsi une réflexion d'ampleur sur la nature même de l'être humain, sa propension à la bonté et au mal, mais aussi sa capacité à disposer d'un libre arbitre éventuellement avalisé par un être supérieur, silencieux mais bienveillant...

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

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