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MILLENIUM, LES HOMMES QUI N'AIMAIENT PAS LES FEMMES

Un film de David Fincher

Un grand Millésime

Suède. Le journaliste d’investigation Mikael Blomkvist, directeur de la rédaction du magasine Millénium, est condamné pour avoir diffamé un puissant homme d’affaires. Pourtant, un autre homme d’affaires, Henrik Vanger, fait appel à lui pour enquêter sur la disparition de sa nièce Harriet, survenue longtemps auparavant, et probablement assassinée par un membre de la famille. Une hackeuse de génie, Lisbeth Salander, est chargée d’enquêter sur Blomkvist. Ils vont finalement travailler ensemble, et découvrir de nombreux meurtres de femmes sans lien apparent...

Hollywood a des tares, parmi lesquelles faire systématiquement des remakes de films qui marchent à l’étranger et que les américains sont bien trop orgueilleux pour importer (ou aller voir en version originale). Cependant, il y a quelques années, après avoir dévoré la trilogie de Stieg Larson, votre serviteur s’était déjà convaincu qu’il faudrait quelqu’un de la trempe de David Fincher pour adapter ces bouquins à l’écran.

La bonne nouvelle vint juste avant la sortie de « The Social Network » : Fincher se chargerait d’une adaptation en langue anglaise. Depuis une question fuse : un remake de « Millénium », si peu de temps après la bonne adaptation Suédoise du bouquin est-il nécessaire ? Vraiment ? Ou est-ce, comme de coutume, une façon détestable chez les américains de s’enrichir en partant d’une idée qui n’était pas la leur, et d’américaniser un sujet bankable ? Avec tout autre cinéaste que Fincher aux commandes, l’entreprise aurait semblé vaine et mercantile. Seulement voilà, Fincher est Fincher.

L’adaptation par ses soins de Millénium semblait littéralement une évidence. Deux anti-héros dont une hakeuse punk bisexuelle anorexique et asociale, un combat contre les puissants de ce monde pour diffamation, et une enquête policière passionnante, le tout dans une Suède poisseuse à souhait. Autant de motifs pour désigner Fincher. Mais au-delà de ses talents de pur cinéaste, c’est plutôt l’approche par Fincher de cette « adaptation – remake » qui permit de déterminer la pertinence du projet.

Alors que les remakes classiques importent l’histoire sur leur territoire à leur époque, Fincher va à contre-courant. Il va tourner dans des décors réels, en Suède. Il fait appel à des producteurs suédois, à de l’argent suédois, et surtout, il résiste à la tentation de trop actualiser l’histoire et de la situer à l’heure de l’Iphone tout puissant. On a vu des remakes avec de plus mauvaises intentions. Dernière question, Fincher saura-t-il rester fidèle au bouquin et à son importante violence, dans un Hollywood en général bien frileux par rapport aux questions de bisexualité et de sodomie ?

Après une courte introduction, le film commence par le générique le plus fabuleux qu’il ai été donné de voir depuis… « Fight Club » peut-être. À ceux qui l’assimileront à un résidu hors propos de la période où Fincher était clippeur, celui-ci explique qu’il le voit comme une sorte de cauchemar de Lisbeth Salander. Rien n’est jamais fait au hasard…

« Seven » remonte à loin, et « Zodiac » n’était pas franchement un modèle de rythme. Pourtant Fincher ne perd pas une seconde. Sa bande son est omniprésente et lourde, mais à dessein. Rooney Mara est instantanément une Lisbeth Salander irréprochable, dans ses moindres mimiques, ses moindres intonations ou regards. Un de ses premiers mots, « cunnilingus », montre que Fincher ne brosse pas son public dans le sens du poil, et qu’il a eu carte blanche de la part du studio. Il adapte « Millénium », et nous ne sommes pas au pays des bisounours. Fincher passe sans temps mort d’un personnage à l’autre, on ne respire pas. Le choix de Daniel Craig était moins casse-gueule en Mikael Blomkvist, et le comédien convient aussi parfaitement. Blomkvist comprend rapidement le merdier dans lequel il a atterri : une enquête vouée à l’échec dans un univers glacé. Pourtant, comme pour nous, cette histoire irrésolue le titille et il ne peut se résoudre à la snober.

Avec son équipe de techniciens habituels (il s’est séparé d’un chef-opérateur suédois pour des raisons floues), Fincher fait ce qu’il sait faire, et ce qu’il a toujours fait : réaliser un grand film. Seulement ici le rythme est nécessairement très tendu, et le genre lui permet une réalisation un peu plus punchie que pour « Zodiac. » C’est curieusement à l’époque de ce film qualifié malencontreusement de « documentaire » que Fincher acquérait enfin ses lettres de noblesse, le calme apparent du film étant alors analysé comme un signe de maturité. Fincher filmait simplement des meurtres ayant réellement eu lieu, et a préféré ne pas en rajouter. Ici les personnages sont hors-normes, et permettent une réalisation moins bridée.

Le générique est délirant, et la caméra de Fincher plane souvent au-dessus des épaules de Salander. La scène dans le métro brosse en trente secondes le caractère de cette dernière. Désemparée après qu’on lui ai volé son sac sans que personne ne bouge, la fluette Lisbeth Salander, qui fait peur avec sa tête de déterrée, va retrouver le voleur, le mettre à terre, lui mettre trois beignes, récupérer son sac, et se sauver. Pour preuve que nous sommes bien chez Fincher adaptant Stieg Larson, et non à Hollywood, nous n’entendons pas d’énormes bruitages nous faisant comprendre que Salander assomme en quelques coups un homme beaucoup plus grand et costaud qu’elle. Nous n’entendons quasiment aucun bruit si ce n’est la musique oppressante et les escalators. Lisbeth attaque de manière rapide et maline son agresseur, et s’enfuit tout aussi rapidement dès qu’elle a récupéré son sac. Des passants voyant l’attaque pensent que Lisbeth est folle, que l’homme est une pauvre victime, et s’empressent d’appeler la police. L’éternel problème de la vie de Lisbeth.

Les scènes très violentes du livre sont assez fidèlement restituées. Certains commentateurs prétendent que Fincher est allé trop loin, mais il n’a pas dépassé la violence de l’opus suédois, ni celle du livre. Le cinéaste de « Fight Club » était au contraire très attendu sur ce point. Il n’atténue pas (ou alors peu) la violence du livre, mais ne filme pas de parties génitales, comme ont pu le faire par provocation gratuite, et dans d’autres contextes, des cinéastes tels que Lars Von Trier. Par contre Fincher a demandé à sa comédienne de ne pas avoir peur des scènes de nu, et il la filme sans détournement, de manière directe, parfois avec un mélange de poésie.

À l’image de la pré-affiche montrant Lisbeth torse nu, Lisbeth apparaît frêle mais belle femme, s’accordant parfois un peu de douceur dans ce monde ô combien brutal. Et Fincher ne nous fait pas l’affront, surtout avec un tel personnage, de la montrer parfaitement coiffée au réveil, comme le font beaucoup d'autres réalisateurs. L’enquête du film avance vite, il faut suivre pour comprendre, et il est plutôt préférable d’avoir lu le livre. La fin a été un peu modifiée sur un point précis mais sans dénaturer le propos.

Fincher n’a pas forcément été apprécié à sa juste valeur. Il est accusé d’avoir filmé les ténèbres avec « Seven », et de la violence gratuite pour « Fight Club », film sur lequel il serait devenu un facho-nihiliste tape-à-l’œil selon certains critiques. « Panic Room » fit de lui un metteur en scène clinquant. « Zodiac » le mit enfin au rang des hommes mûrs, rang dont il ne bougea pas jusqu’à « Social Network », grâce à des mises en scènes a priori plus classiques. Sa mise en scène servant comme toujours magnifiquement son sujet mais étant à nouveau agitée, quels trésors d’imagination vont désormais le décrire ?

Mais là n’est pas la question la plus importante. Preuve que Fincher ne s’est pas abaissé à enjoliver son sujet, le film a effectué un démarrage très timide aux États-Unis. Ceux qui désapprouvent toujours ce remake se féliciteront que les producteurs soient déçus. Ce relatif échec signifie peut-être que Fincher a abordé le film avec l’âpreté nécessaire. Mais cela risque d’être à double tranchant. Car s’il n’est pas reconduit pour réaliser les deux suites, ces derniers risquent d’être bien au-dessous de cet opus, à l’image des deux suites suédoises qui se sont révélées catastrophiques (d’où l’importance des remakes intelligemment faits), ce que tout le monde a oublié.

Ivan ChaslotEnvoyer un message au rédacteur

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