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THE LOBSTER

Face à la norme

Plaqué par sa femme, David est aussitôt arrêté par la police et placé dans un hôtel pour célibataires. Il dispose alors de 45 jours pour trouver une nouvelle compagne et l'épouser, sinon il sera transformé en un animal, dont il peut néanmoins choisir l'espèce. Chaque soir, avec les autres pensionnaires, il est emmené pour une partie de chasse aux célibataires fuyards cachés dans les bois. Et les proies abattues peuvent lui permettre de gagner des jours "bonus"...

Imaginant une société où le célibat est tout simplement interdit, le Grec Yorgos Lanthimos trouve dans ce postulat un point de départ à l'un des scénarios les plus hallucinants mis en image ces dernières années. Habitué des idées tordues, l'homme aime pousser ses idées jusqu'au bout ou presque. Dans "Canine", son premier film, prix Un certain regard en 2009, il imaginait des parents trop soucieux de protéger leurs enfants, au point de les priver de tout contact avec l'extérieur et d'inventer un vocabulaire et des légendes les maintenant dans l'isolement et la crainte du dehors. Dans "Alps", présenté en compétition au Festival de Venise en 2011, il concentrait son attention sur un groupe d'acteurs employés par des proches pour jouer des personnes décédées et alléger ainsi des peines.

"The Lobster" apparaît d'emblée comme un niveau au-dessus. D’abord parce que le fameux homard du titre, c'est l'animal en lequel le personnage principal (Colin Farrell) souhaiterait être transformé s'il n'arrive pas à se trouver une nouvelle compagne dans le temps qui lui est imparti. Ensuite parce que le film pousse son idée absurde jusqu'au bout, examinant non seulement les rites absurdes d'une société totalitaire prônant le mariage à tout prix, mais aussi le devenir des déviants, qui sont eux-mêmes tiraillés par leurs propres règles. Il construit ainsi un film clairement divisé en deux parties, complémentaires, même si la seconde paraîtra à certains moins accessible et moins drôle que la première. Reste que le film réussit à surprendre jusque dans ses dernières minutes, renouvelant son concept en cours de route.

Le spectateur s'amusera donc, un rien inquiet, de cette peinture d'une sorte de lugubre village vacances, où la masturbation est punie d'une drôle de manière, où l'option « bisexuel » n'est plus disponible, et où les codes vestimentaires n'aident pas à se distinguer d'un ou d'une autre. Le film aborde ainsi avec force paraboles l'individualisation de la société, la tentation du totalitarisme et la relation à un milieu de l'entreprise qui pose des règles absurdes et oblige à se fondre dans un moule. Ceci avant de poser la question de la nature de ce qui unit ceux qui s'aiment (profonde ou superficielle).

Délice d'imagination et de complexité, "The Lobster" est donc une œuvre à plusieurs niveaux de lecture, servie avec minutie par un Colin Farrell inattendu, maladroit et bedonnant. Rachel Weisz interprète avec douceur et retenue la femme qu'il croise et n'a pas le droit d'aimer. Si les codes qu'ils s'inventent pour communiquer (absurdes eux aussi) finissent par agacer un peu, l'alchimie fonctionne et l'on croit à l'envie de chacun de trahir l'autre ou de se sacrifier pour lui. Cynique et finement construit, le film, qui a reçu le Prix du jury au Festival de Cannes 2015 et une mention spéciale à la Queer Palm, est certainement l'un des indispensables de cet automne cinématographique.

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

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