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DUNKERQUE

Cela s’appelle la mise en scène

L’histoire de l’évacuation des armées anglaises de Dunkerque en 1940, vu sous le prisme de trois récits parallèles...

"Dunkerque" est un véritable « war-opéra », qui nous plonge littéralement (au sens figuré comme au sens propre) au cœur de la guerre.

Ce type de qualificatif est presque systématiquement employé pour parler de tous les films de guerre, mais en réalité seul peu de films le méritent véritablement. En effet nous ne sommes généralement pas « plongés au cœur de la guerre », mais au cœur du destin d’un ou de plusieurs personnages qui se trouvent, eux, au cœur de la guerre. Ici l’affirmation n’est pas usurpée car Nolan ne s’intéresse pas aux protagonistes, en tant qu’individualités prises au piège d’un contexte qui les dépasse, mais bien au théâtre d’opération lui-même et au spectacle dont il est l’objet. Il y est certes exposé un épisode de la vie de trois personnalités phares, mais contrairement aux apparences le film n’est pas réellement mené par leurs aventures personnelles, ce qui va à l’encontre de la spécificité historique du système narratif du cinéma américain qui consiste à permettre une identification totale avec les protagonistes pour créer de l’empathie. Cela nécessite une évocation de leur histoire propre, et des passages se focalisant sur leur ressenti, ce qui ne sera jamais esquissé dans le cas présent. Ici les personnages centraux ne jouent pas leur rôle de leader, ils resteront en réalité de simples points de repère accordés aux spectateurs. Par conséquent ceux-ci ne seront pas guidés dans cette histoire par autre chose que les indications d’introduction qui indiquent le choix d’une narration divisée en trois espaces temps parallèles (la baie, la mer, l’air). Ainsi durant les vingt premières minutes du film l’on se demandera à partir de quel moment les personnages et situations seront présentés, pour que débute l’histoire, avant de comprendre qu’il n’y aura pas ici de scènes d’exposition car l’idée est de nous immerger brutalement dans ce conflit pour nous en faire ressentir toute la puissance.

Ce parti-pris est particulièrement original. Il suscite chez certains le reproche d’être un récit creux, désincarné, qui n’aurait aucune consistance dès lors que ses personnages n’ont pas fait l’objet d’une construction conventionnelle. Ce choix délibéré devrait pourtant susciter l’intérêt tant il est risqué et devrait être jugé au regard de l’effet qu’il produit plutôt qu’en tant que concept en soit. Pour le comprendre il semble nécessaire de le mettre en perspective avec les traditions cinématographiques fondatrices. Car on se situe ici à mi-chemin entre les deux grandes approches développées à la naissance du cinéma pour mettre en scène les événements historiques. La conception américaine qui vise à appréhender la grande histoire à travers la petite (par le biais du vécu d’une famille par exemple, cf "Les raisins de la colère", "Autant en emporte le vent"…), et la méthode soviétique qui cherchait au contraire à capter le cadre large des foules des grands bouleversements (voir Eisenstein). Cela donne un spectacle ahurissant dans lequel on retrouve la grâce et le sens du drame du précédent film de son auteur, "Interstellar". Mais également la tension de "Titanic" (James Cameron) avec sa succession de naufrages de bateaux, ou encore d’"En pleine tempête" avec le point de vu de civils isolés sur leur bateau. Mais "Dunkerque" renvoie aussi à "La Guerre des Mondes" de Steven Spielberg, au niveau de son rythme et de sa construction qui consiste en une suite ininterrompue de catastrophes à grandes échelles, entre lesquelles les attroupements sont balancés, impuissants.

En évoquant "Sorcerer", William Friedkin regrettait de ne pas avoir fait en sorte de recruter Steve McQueen pour le rôle principal (celui-ci ne désirant pas aller tourner en Amérique du Sud), car il considérait avec le recul qu’un gros plan de ce dernier avait davantage de valeur que les plus beaux paysages de la planète (ce qui en l’espèce est particulièrement discutable). Nolan a retenu la leçon en enrôlant Kenneth Brannagh, qui en une succession de plans serrés récurrents exprime magnifiquement l’effroi ressenti face aux attaques redoutées sur les plages de Dunkerque. Tom Hardy se retrouve quant à lui de nouveau masqué dans son cockpit, comme il l’était dans "The Dark knight rises", son précédent film avec Nolan.

"Dunkerque" est non seulement un spectacle magnifique, d’une force incroyable, mais également une date dans l’histoire du blockbuster.

David ChappatEnvoyer un message au rédacteur

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