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CAPTIVES

Destins interrompus

1894, Fanni est amenée à l’hôpital psychiatrique pour femmes de la Salpetriere dans une carriole où elle porte des sangles qui tiennent lieu de menottes. A son arrivée, on lui demande de se déshabiller entièrement, ses vêtements son minutieusement fouillés et son argent confisqué jusqu’à sa sortie. Elle découvre le dortoir qu’elle partage avec d’autres femmes, l’autorité des surveillantes, le service à la cantine, qu’elle doit assurer. Elle observe les patientes autour d’elle et peu à peu apprend à connaître leurs situations. Mais la différence avec elle est qu’elle a été volontaire pour intégrer les lieux…

Nouveau film d’Arnaud des Pallières ("Parc", "Michael Kohlhass"), passé par le Festival de Deauville, "Captives" s’attache à reconstituer la vie dans l’hôpital de la Salpêtrière, à la fin du XIXe siècle, et à montrer progressivement la manière dont les femmes étaient à l’époque à la merci des hommes, qu’ils soient de leur famille ou médecins. Pourtant ce qui frappe d’entrée en ces lieux c’est moins l’austérité du décor (Des Pallières a choisi de filmer cette « prison » de manière plutôt lumineuse), que la dureté des infirmières ou surveillantes, semblant souvent trouver une raison d’être dans le petit pouvoir dont elles jouissent. Complices d’une chaîne de commandement qui n’apparaîtra que sur le tard, autour de ce bal annuel organisé par les pensionnaires, qui servira de climax à l’intrigue, elles sont un élément de cette chaîne de pensée qui considère les « folles » comme n’ayant aucun droit.

Ce « bal des folles », où l'on exhibait ces curiosités face aux notables, médecins et scientifiques, aura d’ailleurs non seulement inspiré dès aura d’ailleurs non seulement inspiré dès début 2019 le scénario du film, coécrit avec force détails par Christelle Berthevas et Arnaud Des Pallières, mais aussi le roman de Victoria Mas (Le Bal des folles, paru en août 2019), adapté par Mélanie Laurent pour Amazon Prime Video sous le même titre (septembre 2021). Mettant en avant les robes, la verdure des jardins tel un lieu de villégiature, "Captives" décrit avec tact le rude quotidien de ces femmes, les humiliations répétées, la torture de certains « traitements », mais aussi les élans de survie de certaines d’entre elles, mieux dotées de la plupart de leurs facultés ou réfugiées dans une routine salvatrice, en marge de ce microcosme cruel. Dénonçant les aspects les plus arbitraires de ces internements, d’arrangements familiaux scélérats en privation d’enfants alimentant l’adoption dans de « bonnes » familles, le scénario vise juste et alterne ulcération et émotion.

Mais l’atout principal de ce film palpitant est sans équivoque son casting quasiment cent pour cent féminin. À commencer bien entendu par Mélanie Thierry, à fleur de peau dans ce rôle bouleversant, passant de la certitude de pouvoir ressortir à une inquiétude envahissante quant à son sort, alors qu’elle se fait des ennemies dans les lieux. La justesse de son combat n’a d’égal que la petitesse des agissements de certains personnages qui lui mettent des bâtons dans les roues. Pour cela on contera sur la hargne de la toujours excellente Marina Foïs, et sur la vilénie de l’interprète de la seule médecin, dont on imagine les ambitions contrariées. À noter aussi la présence magnétique de Carole Bouquet, qui incarne Mademoiselle Chevalier, femme de lettres disposant de ses propres appartements et libre à sa manière, l’interprétation magistrale de Josiane Balasko en Bobotte, dirigeante des lieux préoccupée par sa réputation mais prête à des concessions, l’aspect borderline déchirant d’une Dominique Frot entre violence retenue et conscience ponctuelle de sa situation, et la tendresse à moitié absente d’une Yolande Moreau inspirée. Ensemble, elles donnent une âme à ces lieux torturés, explorés comme rarement dans "Captives", immersion dont le souvenir nous hantera longtemps.

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

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