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LA BALLADE DE BUSTER SCRUGGS

Un film de Ethan Coen et Joel Coen

Le western dans tous ses états

Six histoires courtes nous font suivre un as de la gâchette et de la chansonnette ("La Ballade de Buster Scruggs") ; un braqueur qui va vite être dépassé par les évènements ("Près d’Algodones") ; un impresario et son artiste sans bras ni jambes ("Ticket repas") ; un chercheur d’or solitaire et opiniâtre ("Gorge dorée") ; une jeune femme dans un convoi en route pour l’Oregon ("La Fille qui fut sonnée") ; et les passagers d’une diligence ("Les Restes mortels").

Sortie le 16 novembre 2018 sur Netflix

Primé à la Mostra de Venise pour son scénario puis projeté dans plusieurs autres festivals, le nouveau film des frères Coen n’a bénéficié d’une sortie cinéma qu’aux États-Unis, seulement une semaine avant sa diffusion sur Netflix. Même si les réalisateurs affirment qu’ils avaient toujours pensé cette œuvre comme un film, c’est bien une mini-série d’anthologie de six épisodes qui était initialement annoncée, avant que ce projet n’aboutisse à ce film à sketches.

Comme souvent dans ce genre d’exercice, les différents segments ne se valent pas. L’ensemble est cohérent, avec le genre du western et la thématique de la mort comme ciments principaux, et avec les transitions sympathiquement rétro sous forme de livre de contes dont les pages sont tournées pour le spectateur – un peu comme le faisaient jadis de nombreux films grand public tels les longs métrages Disney. Toutefois, le spectateur est rapidement déstabilisé par la variabilité des rythmes et des tonalités. Dans le premier segment, qui donne son titre à l’ensemble, la figure chantante et cartoonesque de Buster Scruggs, incarnée par Tim Blake Nelson, évoque immanquablement la fantaisie joyeuse de "O’Brother". L’histoire suivante, "Près d’Algodones", reste dans une tonalité légère et humoristique, avec son lot de situations inattendues et décalées. Mais soudain, "Ticket repas" nous emmène dans un univers sombre, lent et répétitif, dont la chute, contrairement aux autres parties, s’anticipe facilement, bien que cette triste fable ne manque pas d’intérêts, notamment pour ce qu’elle raconte du rapport du peuple américain aux spectacles et à l’art.

Avec "Gorge dorée", on tombe dans quelque chose d’intermédiaire, où Tom Waits et sa voix rocailleuse sont un choix tout à fait adéquat pour ce récit marqué par la rusticité du personnage comme du paysage. Suit un segment majestueux et épique, "La Fille qui fut sonnée", le seul centré sur un protagoniste féminin, qui rend hommage aux pionniers, non en tant que figures marquantes de l’identité américaine mais en tant qu’individus devant constamment faire face à l’inconnu et à une certaine solitude. Zoe Kazan y est impeccablement émouvante et le ton y est plus équilibré et subtil que dans les autres segments, au point que l’on se met à regretter que celui-ci n’ait pas donné lieu à un long métrage à lui tout seul. Ce désir est exacerbé a posteriori par la déception de la conclusion, "Les Restes mortels", qui donne parfois l’impression de résonner étrangement avec "Les Huit Salopards" de Tarantino, mais qui pèche surtout par manque de minutie tant pour le décor que pour la mise en scène, bien trop cheap dans les deux cas. C’est une fin frustrante, mais cela ne rend pas pour autant le long métrage décevant, car les atouts sont suffisamment nombreux pour compenser les imperfections, et la variété des segments s'avère finalement payante, car elle démontre la grande richesse du western en termes de thématiques et d'approches.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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