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ADIEU LES CONS

Un film de Albert Dupontel

"Brazil" in France

Suze Trappet apprend un jour qu’elle est atteinte d’une maladie très grave. Une terrible nouvelle qui la motive, avec déjà 43 ans au compteur, à partir à la recherche de l’enfant qu’elle avait été forcée d’abandonner juste après accouchement, quand elle avait 15 ans. Le jour où elle fait sa demande de recherche, elle se retrouve mêlée malgré elle au destin d’un quinquagénaire en plein burn-out qui se retrouve pourchassé par la police et par sa propre entreprise. Sa quête ne va pas être de tout repos…

Abus de ciné Visuel horizontal

Les comédies d’Albert Dupontel, on sait désormais comment elles fonctionnent : une combinaison adroite et équilibrée de slapstick cartoonesque et de sensibilité fleur bleue, un rythme frénétique dans le montage, une mise en scène débordant d’idées dingues et de grands angles déformants, des seconds rôles frappadingues qui font presque autant d’effet en une minute qu’une tête d’affiche sur une heure et demie… Le clown punk du début des années 90 a beau s’être considérablement calmé depuis les outrances trash de "Bernie", c’est peu dire qu’il a encore de l’énergie à revendre – l’époustouflant "9 mois ferme" l’avait bien prouvé en s’imposant tout de suite comme son film le plus abouti. On se sent donc bien dans nos pantoufles à le retrouver dans son registre fétiche après une parenthèse du côté de la fresque historique à Césars ("Au revoir là-haut"). Mais si l’on sait depuis longtemps que le cinéma de Terry Gilliam – et des Monty Python par extension – est l’une de ses plus précieuses sources d’inspiration (le cinéaste britannique fait à nouveau ici un petit caméo amical), "Adieu les cons" crée la surprise en s’imposant presque comme le "Brazil" de Dupontel. Soit une fable délirante et perfusée à la plus subtile des candeurs, où un personnage – voire deux ou trois – se lancent dans une quête mêlant l’absolu intime à la tentative de libération sociétale. L’enjeu intime et récurrent des films de Dupontel (la quête de l’enfant remplace ici celle de l’amour ou de la maternité) fait donc jeu égal avec un autre enjeu très « gilliamesque » dans l’âme, à savoir celui de fuir un monde moderne tellement chronophage qu’il confine à l’absurde.

On ressent une joie folle à voir Dupontel tailler une telle veste au système bureaucratique, caractérisé autant par son obsession du profit que par sa manie insensée du compartimentage. Quasi kafkaïen dans ses choix de cadrages et son déchaînement de quiproquos, le film n’en reste pas moins profondément émouvant, ne serait-ce que par l’arc dramaturgique offert à Virginie Efira. L’occasion est ici donnée à l’actrice, toujours aussi habitée et épatante d’un film à l’autre, de passer par à peu près toutes les gammes de jeu possibles, même si on aimerait l’encourager à sortir de ces rôles de quadragénaires borderline qui commencent à lui coller un peu trop à la peau – on compte sur Paul Verhoeven pour changer cela l’an prochain. L’incroyable double climax du film, passant d’une rencontre amoureuse comme on en avait jamais vu sur grand écran à une confrontation armée en mode "Bonnie & Clyde", prouve la capacité dingue de Dupontel à structurer une œuvre de pure émotion dans un écrin joyeusement bigarré, prompt à se placer en décalage du réel pour mieux le revisiter et en stigmatiser les tares. La meilleure preuve que l’on puisse apporter vient d’une remarquable idée de mise en scène, utilisant le reflet des paysages de la ville sur le pare-brise d’une voiture pour traduire la transformation du monde d’aujourd’hui et la désillusion face à l’espace grisâtre qu’il est devenu.

Le titre du film apporte une précision assez nette à ce qui semble animer Dupontel vis-à-vis du monde contemporain. En suggérant assez clairement la pire des fuites en avant face au trop-plein de bêtise et d’oppression, le réalisateur paraît enfoncer le clou de son pessimisme sur une société qui prend son pied à se tirer une balle dedans. Sauf que son humour déjanté, doublé d’un doigt d’honneur joliment théorique, constitue la meilleure arme qui soit pour faire s’éloigner le pire. Jouer avec les armes de l’ennemi, pervertir son désordre à lui en y imposant le sien – c’est ça l’idée. Pas de quoi craindre, donc, que l’acteur-réalisateur ait mis la pédale douce en matière de délire. Fort de seconds rôles tous plus tarés les uns que les autres (mention spéciale à l’impérial Nicolas Marié en aveugle zinzin !) et d’une palanquée d’ironies situationnelles bien trouvées (au moins une par minute !), "Adieu les cons" reste d’une effarante drôlerie et ne freine jamais son tempo comique. Le genre de délire grandiose qui invite à troquer une folie contre une autre, celle d’une société au bout du rouleau ne pouvant que montrer vite ses limites face à celle d’un imaginaire libéré des règles de bienséance et des dogmes les plus aliénants. Dont acte.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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