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Festival d'Annecy 2021 : Regard sur la Compétition courts-métrages – Partie 2

16 juin 2021
Festival d'Annecy 2021 Impression 06 courts métrages en compétition programme 2 Angakuksajaujuq
© Taqqut Productions Inc. - Isuma - "Angakuksajaujuq"

Deuxième phase de la compétition courts-métrages pour ce Festival d’Annecy 2021. Une nouvelle dizaine pour la plupart caractérisés par un ton plus sérieux, parfois même carrément mélancolique, mais dans laquelle trois petites animations bien déjantées réussissent à jouer les intrus…

Trois petites animations bien déjantées

Ces trois-là sont d’ailleurs si déjantées qu’on n’hésite pas à ouvrir le bal avec elles. "Mauvaises herbes" fait déjà très fort en intégrant un monde peuplé de plantes carnivores qui, le plus souvent au travers d’un duo face-à-face, entament un affrontement consistant à varier les looks, les formes, les visages et les couleurs, parfois avec une certaine violence. Le mot « caméléon » est aussi ce qui définit le mieux cette animation-là, proche du morphing, où des gags dignes des Trois Stooges donnent vie à du slapstick visuel et sonore en bonne et due forme. Ça part un peu dans tous les sens et c’est très drôle, encore plus lorsque les plantes se font face en prenant alternativement le visage de mille personnalités emblématiques du XXe siècle (Einstein, Hitler, Kennedy, Frankenstein, Staline…).

Très voisins dans leur volonté d’expérimenter l’art du montage et de la composition du cadre, le sud-coréen "Unanswered Telephone" et l’italien "Concatenation" ont de quoi nous faire péter le fusible de la logique. Quiconque raffole du surréalisme dalien et des illusions d’optiques sera comblé par le premier, véritable éloge plastique de la perte de repères et de la disjonction sociale, qui prend place dans une maison aux perspectives distordues. Quant au second, il consiste en un montage sidérant d’une minute qui découpe le trajet d’un mouvement destructeur d’un cadre à l’autre (images TV, archives, dessins animés, etc…). C’est certes là le genre d’exercice que bon nombre d’étudiants en montage ont déjà pratiqué en boucle, mais ça fait toujours plaisir à voir.

Voyages et passion artistique

Les choses sérieuses commencent avec "Angakuksajaujuq" (pitié, ne nous demandez pas de le prononcer !), beau voyage initiatique et chamanique au sein d’une communauté inuit préoccupée par la maladie de l’un de ses membres. Très beau et très universel, ce petit film de vingt minutes fait surtout réapparaître le cinéaste canadien Zacharia Kunuk, auréolé d’une Caméra d’Or à Cannes en 2001 pour "Atanarjuat" et toujours enclin à promouvoir la langue inuktitut par le biais du cinéma.

"Conversation with a whale" est un peu plus déroutant au premier abord, tant son pitch de présentation – un cinéaste essuie rejet sur rejet dans sa quête artistique – n’est que la couche visible d’un court plus abstrait et expérimental qu’il n’en a l’air. Dès le début, où un dessinateur gratte et gomme à répétition une feuille de papier pour animer le dessin d’une baleine, le tout en comptant les jours qui finissent par noircir totalement la feuille, on découvre une métaphore profonde du travail d’artiste, dans tout ce qu’il peut avoir de mécanique, d’obsessionnel et de douloureux. Jusqu’au moment où, une fois la feuille complètement noircie, la vue subjective se mue en vue à la troisième personne avec un réalisateur animé qui enchaîne les réponses négatives (dont une du festival de Sundance !). Le résultat tient clairement de l’essai animé, mais se montre parfois impénétrable – cette métaphore finale du figuier nous échappe un peu.

On passera très vite sur "Comeback", court-métrage en provenance de Lettonie qui prolonge ce regard mélancolique sur la passion artistique en capturant l’effet boomerang qui la caractérise (elle s’en va un jour et peut soudain ressurgir au quart de tour). Le film donne un peu l’impression de tourner en rond au vu de la répétition sensible de plusieurs plans dans le montage, mais peut-être était-ce là un choix volontaire pour mieux se mettre en corrélation avec le sujet. Aucune plus-value à relever du côté de l’animation, basée sur un système de traits simples et de lignes claires.

De son côté, "Le Journal de Darwin" doit en revanche beaucoup à la force évocatrice de son animation, parfois mutante à force de jouer du morphing pour passer d’une image à l’autre sans le recours classique au champ/contrechamp. Le reste de ce petit court se montre plus classique et moins porté sur l’émotion que son sujet le laissait le croire : il y est question d’un moment-clé de la vie d’aventurier de Charles Darwin qui, en 1833, croisa la route de trois autochtones anglicisés de la Terre du Feu qui s’en retournaient dans leur pays d’origine. Au vu de l’ennui poli et de la narration aplatie qui sont à l’œuvre dans ce court, on ne se plaindra donc pas de sa courte durée.

Une sensibilité latino américaine et le retour de Franck Dion

Proposition animée en provenance du Mexique, "Tio" n’a pas de quoi nous surprendre au premier abord, tant il rejoint la sensibilité d’un grand nombre de cinéastes latino-américains contemporains (de Guillermo Del Toro à Alfonso Cuaron) pour les traditions ancestrales, les injustices sociales, les espaces cauchemardesques et les fuites en avant oniriques. Dans cette histoire d’un jeune ado dont la vanité va être mise à l’épreuve lors de sa première journée de travail dans une mine, on se sent d’autant plus en terrain connu que le résultat s’accompagne d’une exigence artistique de premier ordre. Le travail sonore donne ainsi vie à une ambiance très oppressante, et la qualité de la photo, alliée à des jeux de lumière tout bonnement somptueux, est incontestable. Bref, une vraie petite merveille à laquelle il manque juste le regard d’un auteur réellement singulier.

Enfin, "Sous la peau, l’écorce" signe le grand retour du français Franck Dion (Prix Spécial du jury en 2012 et Cristal du court-métrage en 2016) dans la compétition. Une très curieuse histoire de traversée du miroir qui fait se rencontrer un créateur et sa création, la seconde finissant par influer en chair et en os sur la créativité du premier. On a d’abord un peu de mal à adhérer au look très bizarre des deux personnages (et, du même coup, à leur interaction), mais la beauté plastique du résultat finit tellement par crever les yeux qu’on passe outre ce petit détail. Beau voyage intérieur, fort d’un imaginaire quasi ésotérique, d’un noir et blanc harmonieux et d’une bande-son planante (avec une voix de chanteuse voisine de celle de Björk !).

Guillaume Gas Envoyer un message au rédacteur
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