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INTERVIEW

VOYAGE AU POLE SUD

Luc Jacquet

réalisateur

Le sentiment laissé par le nouveau film de Luc Jacquet est double. D’abord une splendide invitation au voyage, propagée par des images d’une extraordinaire beauté. Ensuite un projet intime à tonalité mémorielle, via lequel le réalisateur de « La Marche de l’Empereur » donne le sentiment d’ouvrir grand la porte de sa sensibilité artistique, peut-être plus encore que tout ce qu’il avait proposé jusqu’ici. La rencontre s’imposait pour prendre le pouls d’une telle démarche…

Entretien Interview Rencontre
© Memento Distribution

Retour en Antarctique

Ça fait du bien d’y retourner… (sourire) Je ne peux pas dire les choses autrement. Plus on avance dans la vie, plus on se dit qu’aller là-bas est un privilège. Retrouver de l’espace et de la lumière, renouer avec la puissance des éléments, sentir la force de la nature qui s’oppose à vous et à votre volonté… Tout cela fait du bien. Et c’est aussi pour moi beaucoup de souvenirs. Comme c’est un endroit qui compte beaucoup pour moi, c’est un peu comme si j’allais me ressourcer là-bas. En tout cas, peut-être pour la première fois en termes de production, j’ai eu les moyens de raconter ce voyage qui me tient vraiment à cœur. Il y a un rituel que connaît une immense majorité des gens qui ont un jour posé le pied en Antarctique : lorsqu’on quitte ce continent, on n’a qu’une seule envie, c’est d’y retourner. C’est comme une addiction, et c’est un peu paradoxal en soi. Si vous vous baladez le long du Rhône pour aller à Confluence [NDLR : quartier de Lyon situé à la rencontre du Rhône et de la Saône], vous voyez toutes ces citations incroyables de gens qui ont écrit des choses sublimes sur l’Antarctique et qui ont révélé tout le paradoxe de cette attirance magnétique que l’on a pour les pôles. Je crois que, pour le coup, j’avais envie de partager une « histoire de vie ». Lorsqu’on rentre d’un endroit pareil, les mots sont toujours trop courts et impuissants pour raconter les choses et décrire les dimensions. Ici, à Lyon, on a eu la chance de partager des choses avec Terra Incognita [NDLR : exposition visible au Musée des Confluences du 22 septembre 2023 au 3 mars 2024], mais dans une dimension très précise. Ce film permettait de partager quelque chose de plus ample et de plus large.

« Le temps d’accomplir ma propre métamorphose, je redescends vers l’Antarctique »

Cela va vous faire rire, mais une image m’a personnellement beaucoup marqué : celle de Bilbo le Hobbit qui ferme sa porte et qui part à l’aventure, sans savoir ce qui l’attend. Lorsqu’il reviendra de sa grande aventure, il en ressortira complètement métamorphosé, et surtout beaucoup plus grand qu’il ne l’est. Cette métaphore me semble encore aujourd’hui très pertinente. J’ai l’impression que lorsque je ferme ma porte – parce que je sais que je pars quelque part pour raconter quelque chose –, je me mets alors dans un état de perception et de sensibilité plus intense que d’habitude. C’est très bizarre en soi, mais c’est ce que j’essaie de dire. Et du coup, plus je vais descendre vers le Sud du globe, plus je vais m’efforcer d’être dans un état sensible très particulier.

Mémoire et sensations

Le jeu du film consistait vraiment à embarquer les gens avec moi en leur laissant le plus de place possible. Ce n’est pas moi qui compte là-dedans, sinon en tant que guide – et ça ne va d’ailleurs pas plus loin. Plus vite je m’efface, plus les spectateurs auront la capacité d’entrer dans le voyage. J’avais trente années de sensations et d’idées passées au crible à partager dans ce film, et cela m’a poussé à le rendre aussi concentré que possible. Sans doute ai-je osé faire ça parce que je suis celui que je suis aujourd’hui. Je ne pense pas que j’aurais fait ce film il y a dix ans – ma pudeur m’en aurait sûrement empêché. Le fait d’acquérir une certaine confiance en soi implique toutefois une certaine prudence. Je ne voulais surtout pas faire un film égotique. Aujourd’hui, on est tellement habitué – et parfois jusqu’à la nausée – à des films faits au téléphone où l’on se filme soi-même. Ici, l’objectif était de faire en sorte que ma silhouette reste le plus possible une silhouette, et qu’elle se contente d’accompagner le voyage en donnant un point de vue, une vibration, une émotion. Et surtout l’échelle. On ne se rend pas compte à quel point celle-ci est cruciale, à quel point l’espace visité est à la fois vide et immense. Sans doute que si j’avais eu plus de moyens, j’aurais choisi un acteur : cela aurait été plus confortable pour moi de rester derrière le combo et de guider mon acteur. Là, j’étais dans cette espèce de schizophrénie qui me poussait à préparer le plan avec l’équipe et à partir devant la caméra en espérant que tout se passe bien. Tout s’est finalement bien passé parce qu’on avait eu le temps de tout préparer, mais cela reste pour autant un tournage très singulier.

Un film « presque » en noir et blanc

C’est un parti pris qui ne s’est pas discuté. J’ai eu la chance de créer et de post-produire ce film avec des gens qui avaient envie de « chercher », d’oser des choses. On a tous eu envie de faire quelque chose qui n’avait pas encore été fait. Je trouve que le cinéma ronronne un peu (en même temps, qui suis-je pour juger ?) et j’avais envie de mettre un peu d’audace dans ce film, de prendre des risques. Le noir et blanc faisait partie de ces audaces, car sa beauté fulgurante est suffisamment puissante pour vous inciter à regarder le monde autrement. Ne plus rester à la surface des choses, mais rentrer dans leur profondeur et leur matière. Cela dit, la raison la plus évidente pour moi, c’est que quand vous partez de la Patagonie et que vous allez vers le Pôle Sud, vous allez progressivement vous dissoudre dans le blanc. Il fallait donc aller au bout de ce parti pris. Peut-être aussi que le rapport au temps justifie aussi ce choix esthétique : le noir et blanc nous ramène en effet dans quelque chose d’un peu moins daté, et c’est vrai que cet aller-retour dans le temps qui s’opère dès la rencontre avec ces paysages – que ce soit Magellan ou tous ces grands noms qui ont tant marqué ces lieux d’aventure – était en soi une façon de quitter le temps d’aujourd’hui pour rentrer dans un autre, à mes yeux plus universel.

Vers le grand blanc

Pour moi, ce voyage n’est pas une généralité. C’est un cas particulier, ici et maintenant. Je dis souvent que si l’on était parti un quart d’heure plus tard, le film serait complètement différent. J’ai très vite demandé à ce que l’on démarre le voyage en partant du parc national Torres del Paine. Ce décor est comme une cathédrale qui me magnétise autant que le Pôle Sud, et cela m’amusait beaucoup de me balader entre ces deux pôles. Ce décor était en outre idéal pour commencer le voyage, parce qu’il symbolise déjà un ailleurs, une sensation d’éloignement, un endroit inaccessible où la vie continue malgré tout de perdurer. En partant de là, vous allez commencer à descendre petit à petit vers le Sud, et donc, vous allez évoluer vers toujours plus d’épure. Une épure qui, forcément, va jusqu’au blanc absolu. Après, le choix de la séquence qui passe temporairement à la couleur vient d’un point que j’ai fait avec mon monteur. Je n’avais pas le moindre regret sur le noir et blanc, sauf pour ce moment-là. On s’est alors dit : « Mais qu’est-ce qui nous interdit de monter un plan en couleur dans un film en noir et blanc ? ». Du coup, on a modifié le montage pour amener le rythme organique du film vers cette séquence-là, afin de créer une émotion avec un simple effet de couleur. Je me suis octroyé des libertés sur ce film que je n’aurais probablement pas osé avant, et c’est surtout parce que les conditions de production me le permettaient.

Voix off et musique

L’écriture d’une voix off est quelque chose de particulier, mais je dirais que c’est presque une question d’économie pour moi. Moins il y a de mots, plus on se porte – en tout cas à mon sens. C’est un choix arbitraire : à partir de quel moment on décide de laisser le spectateur tout seul et à partir de quel moment on décide de lui donner ce mot-là, en sachant que celui-ci risque de lui faire perdre quelque chose de la lecture ? Peut-être que l’idéal consisterait à miser sur le silence absolu et à laisser les gens faire le voyage en solitaire, mais je pense qu’il manquerait alors beaucoup de choses à ce film. Je cherchais une écriture qui aille chercher dans des souvenirs innombrables, et ce sont les sensations qui étaient à l’intérieur des séquences sélectionnées qui m’ont permis de concevoir cette voix off. Toutes les idées et sensations que j’avais envie de partager s’y trouvaient. Il suffisait juste de les concentrer, un peu à la manière d’un cuisinier qui concentre un jus.

La conception de la musique a été elle aussi très singulière dans le sens où je travaille au sein d’une équipe technique où tout le monde se connaît très bien. Cela nous permet ainsi d’aller très vite, et même parfois de ne pas avoir besoin de passer par moi pour faire quelque chose. Quand vous faites ce genre de film, on monte l’image, puis on monte le son, puis on ajoute la musique, et enfin on fait le mixage avec tous les petits psychodrames que cela implique lorsqu’il y a trop de matériel et qu’il faut faire des choix. Or, là, plutôt que de perdre du temps sur tout ça, tout s’est fait via un vrai processus de créativité collective. Une fois les images montées, on a laissé le compositeur et le monteur sonore faire leur travail de leur côté, ce qui donnait ainsi quelque chose de nouveau et d’inattendu. Par la suite, on a même parfois été jusqu’à modifier le montage afin de revenir au montage son d’origine, et ainsi de suite. Aussi fou que cela puisse paraître, on s’est aperçu que tous les sons étaient harmonieux avec la musique, et cela a fait du mixage une vraie partie de plaisir : il nous était possible de passer de l’un à l’autre sans que ce soit dissonant et sans qu’il y ait besoin de forcer les choses avec des fondus. La composition sonore de ce film a donc été absolument jubilatoire.

Une petite équipe instinctive

On était entre 3 et 6 personnes sur ce tournage, ne serait-ce que pour des questions pratiques. Un voyage en Antarctique ne se fait pas en grand nombre, surtout dans des bateaux et des avions qui n’ont pas beaucoup de place. Le montage a duré à peu près 17 semaines, ce qui est assez courant pour ce genre de film – la sélection des rushes prend toujours pas mal de temps. Ce qui a motivé les choix des séquences a été l’instinct. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, vous sortez votre appareil photo ? C’est la vibration, tout simplement. Vous allez rouler pendant cinq heures, traverser toute la Terre de Feu, parce qu’il y a une lumière ou un nuage qui vous bouleverse. On était suffisamment mobiles et en équipe réduite pour se permettre ce genre d’improvisation et pour saisir ces instants magiques. Je pense que ces « accidents » sont quelque part ce qu’on cherche tous. Le fait de travailler en studio pour retranscrire ce que vous avez mis tant de temps à analyser et à étudier est une approche qui peut rappeler celle d’un peintre, mais ce n’est pas la mienne. Il est rare qu’en essayant de recréer quelque chose, vous arriviez à retranscrire la puissance et la dynamique de ce que vous avez saisi sur l’instant.

Se confronter au froid

Vraiment, on n’a pas eu froid ! Je pourrais vous dire qu’on a vécu l’enfer, mais ce n’est pas le cas. Sans doute est-ce parce que l’on a tourné le film pendant deux étés, en majorité sur la partie océanique de l’Antarctique. C’est sûr qu’en arrivant au Pôle Sud, on s’est frotté à des températures chutant parfois jusqu’à -57°C, mais ça restait gérable de par la logistique dont on bénéficiait et les gens très habitués et autonomes qui étaient à nos côtés. La sécurité vient de l’habitude à gérer ce genre de conditions. Je dirais donc que le froid n’était pas un sujet d’inquiétude, sauf peut-être éventuellement pour le matériel technique que l’on avait. Il fallait faire attention et être très rigoureux dans la manière dont on utilisait les objectifs. Et puis, après tout, si l’on va là-bas, c’est aussi parce qu’on aime le froid et qu’on n’y voit pas un inconvénient. J’étais en repérage en Polynésie il y a peu de temps, et on sent bien la différence : l’humidité permanente, la pluie, les moustiques… Tout cela est infiniment plus agressif que le froid !

La traversée-prison qui précède l’immensité

Ce que l’on a voulu faire vivre au spectateur, c’est un voyage dans un temps particulier. Il y a eu ce moment où le bateau s’est confronté à une houle très violente, avec des vagues très spectaculaires. Là encore, pour avoir vécu des mers vraiment démontées sur des traversées qui durent plusieurs jours et avec un bateau qui se penche à 45°, il est courant de se demander « Comment va-t-on y arriver ? ». Les conditions que l’on a vécu sur ce film n’avaient rien d’équivalent, mais il y a quand même eu des phases difficiles qui vous font comprendre qu’au fond, ces mers-là sont très compliquées. J’ai eu ce sentiment-là il y a très longtemps, en 1999, à l’occasion d’une traversée en voilier pour un film sur les léopards de mer. Pendant cinq jours, on est dans un bocal, on ne sort pas – il n’y a que le capitaine qui peut sortir pour manœuvrer et gérer la voile dans des conditions épouvantables. Il faut dire qu’à l’époque, j’avais moins l’habitude de la mer qu’aujourd’hui…

L’effet que produit sur vous la découverte de l’Antarctique est surpuissant. Ces nuages qui tombent sur la mer et la terre, les premiers pas sur le continent, l’immensité du cadre, les premiers manchots, les premiers phoques… Ce premier débarquement a quelque chose de jouissif et d’impressionnant. On prend tout l’Antarctique dans la gueule, si vous me permettez l’expression. À côté de ça, on est vite conscient que là-bas, un être humain sans les supports logistiques adéquats ne tient pas une semaine. Il n’y a rien à bouffer, il fait un froid de canard, il n’y a pas d’habitation aux alentours. Il suffit même de voir à quelle vitesse vous pouvez vous geler les doigts, tomber dans une crevasse ou être perdu dans le blizzard. En dépit du fait que l’on a de l’expérience, on prend conscience de notre effroyable fragilité face à la nature… Revenir ensuite à la société et se réadapter aux gestes du quotidien n’a cela dit pas été très difficile a posteriori. La première fois que je suis allé là-bas, j’y suis resté 14 mois, ce qui a rendu le rétropédalage assez difficile. Mais là, non. C’est même assez désarmant, la vitesse à laquelle on se réadapte !

Climat : un état des lieux

C’est sûr que quand vous voyagez là-bas, vous avez ces questions-là en tête. J’ai beaucoup d’amis glaciologues et biologistes qui me tiennent au courant de ce qui est en train de se passer. On arrive aujourd’hui au constat que l’Antarctique se réchauffe de plus en plus vite, en tout cas bien plus vite qu’on ne l’avait imaginé. Cet été, une information est sortie dans la presse comme quoi une population entière de poussins de manchots empereurs était morte, et ce parce que la glace de mer hivernale sur laquelle ils étaient avait tout simplement fondu. Cela avait été prédit. J’ai désormais un vrai sentiment d’impuissance, mais sur ce film-là, je n’avais plus envie d’être sur un argumentaire.

Je voulais revenir à la beauté des choses, à la vibration. Cela tient au fait que je suis un peu obsédé en ce moment par cette notion de « paysage », qui n’est pas une notion économique et que j’estime extrêmement maltraitée. Amusez-vous aujourd’hui à sortir de Lyon pour aller vers Grenoble, et vous allez tomber sur des ZAC infinies qui sont pour moi des insultes à la beauté ! On est quand même dans un monde où des gens sont prêts à faire des heures ou des kilomètres de voyage juste pour voir un coucher de soleil ou une aurore boréale, et où, à côté de ça, on maltraite les paysages familiers qui sont autour de nous. Un paysage, ça contient tout. C’est la synthèse de toutes les créatures qui y vivent. Ce n’est pas un hasard si notre espèce a dû « lire » le paysage pendant des générations, car c’était avant tout une question de survie. Mais pour autant, je pense qu’on ne s’est pas affranchi de ce rapport aux paysages.

Dans ce monde qui est le nôtre, où l’anxiété, la culpabilité et l’individualisme se taillent la part du lion à cause des anciens choix faits par nos sociétés, je pense qu’il est essentiel de se sentir légitimes à faire partie d’un paysage, de prendre conscience que nous sommes une espèce parmi d’autres espèces. Ça peut faire très écolo de dire ça, mais je pense que ça va bien au-delà.

Un futur projet en Polynésie

C’est un gros projet qui va se passer dans le monde du corail, avec l’intention de le décrire et de la visiter comme s’il s’agissait d’une autre planète. Je ne sais pas encore s’il y aura un personnage ou pas – il y en a un pour l’instant, mais je ne sais pas s’il va rester. En tout cas, j’en suis pour l’instant aux prémices, aux tests techniques et aux repérages. On va essayer de le tourner dans les îles du Pacifique, dans certaines îles de l’Océanie et peut-être aussi dans une partie de l’Océan Indien.

Propos recueillis par Guillaume Gas et Georgy Batrikian

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