INTERVIEW

PETITES MAINS

Nessim Chikhaoui, Fatima Adoum et Abdallah Charki

réalisateur et co-scénariste, actrice et acteur

« Petites mains » est un film inspiré de faits réels. Il aborde avec finesse, humour et humanité les problématiques des petites mains de la société. Ici, la jeune Eva rejoint l’équipe de femmes de chambre aux fortes personnalités et à la vie précaire composée de Safietou, Aissata, Violette et Simone. Dans ce Palace, elles vont toutes devoir faire face à la dure réalité de Palace.

Rencontre avec le réalisateur et co-scénariste Nessim Chikhaoui, et les acteurs Fatima Adoum et Abdallah Charki pour quelques révélations sur les coulisses du tournage à l’hôtel Royal Lyon Bellecour.

Entretien Interview Rencontre
© Le Pacte

La genèse du projet

Nessime Chikhaoui : Alice Labadie, productrice de mon premier long métrage "Placés", m'a proposé d'écrire un scénario sur les femmes de chambre qui ont lutté en Espagne en 2017, celles qui ont manifesté contre les palaces. Elle a également évoqué la lutte des femmes de chambre de l'hôtel Ibis Batignolles à Paris, ayant obtenu des améliorations de leurs conditions de travail après 22 mois de grève en 2021. Il y avait aussi en référence, le mouvement des femmes de chambre du Park Hyatt en 2018, conclu par un accord après 87 jours de grève. Ce sujet m'a touché personnellement, car ma famille et mes proches ont été impliqués dans ce métier ou des situations similaires. J'ai donc accepté de mettre en lumière ces femmes et toutes les petites mains essentielles à notre société.

Un scénario à quatre mains

Nessime Chikhaoui : Hélène Fillières et moi avons collaboré pour transformer ce sujet dramatique et social en comédie. Nos approches cinématographiques différentes, elle étant plus orientée vers le cinéma d'auteur et moi vers le cinéma populaire, se sont complétées dans l'écriture. Nous avons beaucoup échangé et chacun a écrit de son côté, sans méthode précise, simplement guidé par notre ressenti. Pour enrichir notre scénario, j'ai effectué des recherches approfondies sur les palaces parisiens et j'ai rencontré plusieurs femmes de chambre. Ces rencontres m'ont permis d'obtenir des anecdotes et une meilleure compréhension de leur quotidien, notamment en visitant les sous-sols des palaces, qui sont devenus un élément central du film.

La hiérarchisation

Nessime Chikhaoui : Le Titanic a été l'une de mes références pour illustrer la hiérarchisation sociale présente dans les palaces. Comme dans le bateau, où le luxe est plus présent à mesure que l'on monte en étages, les palaces affichent une similarité : les niveaux inférieurs sont souvent dédiés au personnel, tandis que le luxe règne aux étages supérieurs. Malgré des difficultés à trouver un palace acceptant le tournage, nous avons été accueillis par le Bristol, le seul qui ne sous-traite pas ses femmes de chambre. C'était gratifiant de pouvoir défendre ce sujet dans un lieu partageant nos valeurs. Pour les scènes extérieures, aucun hôtel n'a donné son autorisation, nous les avons donc tournées devant une banque à Paris. Quant aux scènes des sous-sols, nous avons utilisé une école de cuisine hôtelière, capturant l'ambiance authentique des coulisses, avec ses néons et ses murs bruts, symbolisant l'invisibilité des travailleurs.

Une gestuelle rigide

Nessime Chikhaoui : Une femme de chambre du Bristol a été notre formatrice pour les comédiennes. Certaines avaient déjà travaillé comme femme de ménage. Elles possédaient quelques gestes de base. Cependant, la rigueur exigée au Palace est d'un tout autre niveau. Chaque geste doit être exécuté avec une précision millimétrée : ouvrir la fenêtre, tirer les rideaux, puis rassembler toutes les serviettes et les draps... C'est une véritable chorégraphie.

Des rôles sur mesure

Abdallah Charki : Pour préparer mon rôle d'équipier, j'ai visionné les documentaires envoyés par Nessim : "La Révolte des femmes de chambre" et "On a grèvé". Mais j'ai aussi eu l'opportunité de discuter avec un véritable équipier au Plaza Athénée, ce qui m'a beaucoup aidé. Il m'a expliqué que tout était dans les formes plutôt que dans la gestuelle. Bien que j'aie appréhendé, j'ai improvisé en suivant mon instinct. Heureusement, notre réalisateur nous a laissé une grande liberté d'improvisation, ce qui m'a permis de trouver la vérité de mon personnage.

Fatima Adoum : Incarner le rôle de Fatima, déléguée syndicale, a été très significatif pour moi, surtout parce que ma mère était femme de ménage. J'ai trouvé poignant de traiter de l'invisibilité, des corps usés et des salaires injustes. Interpréter une déléguée syndicale était aussi une manière de défendre toutes les femmes maltraitées qui n'osent pas revendiquer leurs droits. Pour construire mon personnage, j'ai eu la chance de rencontrer aussi la syndicaliste que je devais incarner, présente fréquemment sur le tournage.

Nessime Chikhaoui : Je souhaitais aussi retravailler avec Lucie Charles-Alfred, qui avait déjà été l'héroïne dans "Placés". Les autres personnages se sont ajoutés progressivement. Je m'inspire surtout de la personnalité des personnes rencontrées pour créer les personnages. Pour Kool Shen, je recherchais quelqu'un entre 50 et 60 ans, pas dans un rôle cliché, mais un peu décalé. Après discussion avec ma directrice de casting, Manon Le Bozec, nous avons pensé à lui, et il a parfaitement approprié le rôle, défendant ses valeurs avec douceur et justesse aux côtés de ces femmes. Pour Corinne Masiero, je voulais montrer une autre facette : classe, élégante et charismatique. Elle a énormément apporté au rôle grâce à son talent d'improvisation.

Les claquettes un moyen de communication

(Le personnage de Corinne Masiero, Simone cumule deux travails, femme de ménage dans un Palace et dans un gymnase où il y a cours de claquettes. Arrivée à la retraite elle décide enfin de prendre du temps pour elle et se laisse tenter part cette danse qui l’attire tant).

Nessime Chikhaoui : C’est Hélène qui a suggéré l’idée des claquettes. Au début, j'ai hésité, trouvant ça un peu bourgeois. Mais en fait, quand j'étais petit, j'adorais le son des claquettes, c'était magique pour moi. Hélène m'a fait réaliser que c'était plus accessible que je ne le pensais et que ça pouvait rester simple et beau. Ce qui m'a surtout convaincu, c'est l'origine des claquettes, liée à la communication entre les ouvriers irlandais et afro-américains à l’époque : Ils utilisaient un langage rythmique codifié quand la communication verbale était difficile ou même interdite. C'était symbolique pour moi, ça représentait le dialogue social et la mixité au travail. Donc finalement, les claquettes avaient vraiment du sens pour le film.

La scène du défilé de mode

Nessime Chikhaoui : La scène du défilé est inspiré par les femmes du Park Hyatt qui avaient défilé lors de la fashion week pour dénoncer leurs conditions sociales. Kandi Tiziri (Syndicaliste CGT-HPE) m'a montré tout ce qu'elles avaient préparé pour ce défilé. Elles avaient ajouté des perruques et des vêtements typiques... Quand j'ai vu ça, j'ai su qu'il fallait absolument l'inclure dans le film. C'est le moment culminant, celui qui symbolise la joie du film malgré la situation. Ces femmes vivent des événements durs mais restent dignes. La grève est représentée d'une manière différente, plus solaire et joyeuse. Je voulais rendre le défilé très cinématographique, et je pense que même pour les actrices, défiler était un moment cool. Pendant le tournage de cette scène, il y avait une authentique ambiance de bonheur qui se ressent à l'écran je pense.

La musique du générique

Nessime Chikhaoui : Le morceau "Santé" de Stromae est apparu dès le début de l'écriture du film. Au départ, nous ne savions pas comment l'intégrer avec Hélène. Devions-nous montrer les personnages le regarder en concert ? Le faire figurer parmi les clients du palace ? Finalement, j'ai trouvé plus poignant de l'associer aux images d'archives. Introduire de la réalité dans la fiction m'a semblé captivant. Comme dans le film de Spike Lee "BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan", où les vraies images sont utilisées, je pense qu'il est important de montrer les véritables personnes qui ont manifesté, afin de mettre en lumière les véritables héros.

Georgy Batrikian Envoyer un message au rédacteur

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