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INTERVIEW

MARCHE (LA)

La première avant-première publique du film « La Marche » de Nabil Ben Yadir s’est faite à Lyon, tout près de Vénissieux la ville qui a vu naître ce mouvement militant et fondateur pour de nombreux Français issus de l’immigration. Une fierté pour les comédiens et le réalisateur qui so…

© EuropaCorp Distribution

La première avant-première publique du film "La Marche" de Nabil Ben Yadir s’est faite à Lyon, tout près de Vénissieux la ville qui a vu naître ce mouvement militant et fondateur pour de nombreux Français issus de l’immigration. Une fierté pour les comédiens et le réalisateur qui sont venus nombreux défendre le film qui rend hommage à ceux qui ont osé s’exprimer, revendiquer, dans un contexte social alors difficile.

"La Marche" est un film inspiré de la manifestation organisée en 1983. Cette Marche est née il y a 30 ans dans le quartier de la banlieue lyonnaise des Minguettes (Vénissieux). Mais qui dit « inspiré » dit également « prise de libertés ». Le réalisateur et scénariste Nabil Ben Yadir, cinéaste belge, a donc travaillé avec Nadia Lakhdar pour écrire plusieurs histoires autour de cet événement et composer un grand récit cinématographique.

Raconter de petites histoires dans la grande

Les moments forts de cette Marche sont donc là. « L’Ina a été pour moi une vraie source d’inspiration tout comme ma rencontre aux Minguettes avec Toumi Djadja [celui à l’origine de la Marche et qui vit encore aujourd’hui dans le quartier lyonnais, ndlr]. Grâce aux images d’archives la grande histoire est là. Celles-ci nous permettaient de rester dans la réalité notamment quand on traite de la mort de Toufik Ouanès, de la marche des flambeaux, de la menace des chasseurs, de l’unique personne sur la place du village, de leur retour place Bellecour à Lyon ou de leur arrivée jusqu’à l’Elysée à Paris, mais tout autour on a bricolé d’autres petites histoires », raconte Nabil Ben Yadir.
Ainsi certains personnages ont purement et simplement été inventés. « À la base, poursuit-il, ils étaient 32 à Marseille, mais 32 c’est un peu compliqué, on a donc fait des choix, ce sont des partis pris cinématographiques pour pouvoir tenir le coup. »

Mettre en scène des personnages réels et fictifs

Dans la joyeuse bande qui part de Marseille pour rallier Paris, Nabil Ben Yadir a mélangé personnages réels et fictifs. Les deux chefs de file du film – Dubois le prêtre et Mohammed l’initiateur – sont directement inspirés des personnages réels, le reste de la troupe est sorti tout droit de l’imagination des scénaristes.
« Moi aussi j’ai rencontré Toumi Djadja pour préparer mon rôle, se souvient Tewfik Jallab. J’ai fait la même visite que Nabil avec lui dans les endroits clés où tout s’est passé. J’ai rencontré ses amis et puis je l’ai écouté. J’ai pu voir, trente ans après, le résultat sur lui de cette Marche : j’étais avec un sage, c’est quelqu’un de très rare, de très humain. » Ce à quoi ajoute Nabil Ben Yadir : « C’est vraiment Gandhi, jusqu’à la coiffure ! »

Olivier Gourmet a également croisé le prêtre qu’il interprète dans le film. « J’ai eu beaucoup de plaisir à rencontrer Christian Delorme et à parler avec lui, mais je ne l’ai vu qu’au moment du tournage, à Lyon, précise le comédien belge. Il n’y avait pas, en effet, de volonté de Nabil que je colle de très près au personnage du prêtre. Donc je ne l’ai pas rencontré avant, je n’avais pas de travail à faire sur qui était Christian Delorme. Ce que j’ai retenu de lui, c’est que c’était quelqu’un qui, durant toute cette marche, s’est mis en retrait, était toujours derrière. Il était vraiment là pour épauler et aider ces jeunes à dire leur message. Et pour moi ce film, c’est d’abord cette priorité là : dire un message. »

Pour les autres, ce sont tous « des rôles de composition » comme le dit Jamel Debbouze. Le comédien français, star des plateaux de tournage et de télévision, a récemment appris qu’il avait lui-même participé, à sa manière, à la Marche de 1983. Il était, en effet, sur les épaules de son oncle lors de l’arrivée à Paris. « Mais je me suis approprié cette histoire, parce que c’est aussi la nôtre, continue-t-il. Et je me suis approprié mon personnage parce que j’ai eu l’impression qu’il aurait aimé marcher avec eux et qu’il aurait eu sa place dans cette Marche. »

Claire, le personnage joué par Charlotte Lebon est également fictif. « Je trouvais ça intéressant de rajouter cette petite touche ; mon personnage a toute sa place dans cette Marche, raconte l’ex-miss météo de Canal+. C’est avant tout une marche pour l’égalité et mon personnage se retrouve beaucoup là-dedans. »

« Moi aussi c’est un personnage de composition, dit Nader Boussandel prenant à son tour la parole. Sauf que le mien est carrément inspiré de Rachid Taha, un Lyonnais qui dans sa musique avait une forme de militantisme. » Et qui a réellement participé à la Marche de 1983 se doit-on de préciser.

« J’ai le sentiment d’avoir campé un héros. Et c’est rare. »

« J’avais déjà touché ça du doigt avec "Indigènes" et je me retrouve à ressentir ça aussi avec "La Marche", raconte Jamel Debbouze. C’est la première fois qu’on est traité comme des héros et c’était jamais arrivé jusqu’à présent. Et ça change considérablement les choses. On défend notre propre histoire, qui est commune, on est tous Français, on est naît ici, on a grandi ici, on a vécu ici, on est des « icissien » ! Mais c’est la première fois que des jeunes issus de l’immigration nés en France ont participé à l’Histoire de la France. J’ai le sentiment d’avoir campé un héros. Et c’est rare. On n’a pas souvent l’occasion de jouer ce genre de partition. Avant de conclure par une boutade qui fait rire l’assemblée : « Faudra noter tout ce que je raconte, parce que c’est très bien dit ! »

« Comment se fait-il que "La Marche" soit adapté 30 ans plus tard par un Belge ? »

Nabil Ben Yadir a vraiment voulu faire du cinéma à partir d’un événement historique. Loin de lui l’idée d’en retranscrire les moindres étapes façon documentaire. « Ce film doit permettre aux gens de s’intéresser à la véritable histoire, lance-t-il. […] Il doit amener les gens à se poser des questions. « Que sont-ils devenus ? » « Qu’est-ce qui fait que 30 ans après, ça résonne aussi fort ? ». Je n’ai jamais eu la prétention de raconter la véritable histoire de la Marche. On a juste voulu faire un objet cinématographique de cet événement qui est magnifique. Comment se fait-il qu’il soit adapté 30 ans plus tard par un Belge : ça aussi, c’est une grande question ! »

Des questions, il en a d’autres : « Comment se fait-il que je ne suis pas au courant que des jeunes des Minguettes soient inspirés par Gandhi, alors que pendant des années on m’a montré que c’était plutôt Tony Montana. Pourquoi ne sait-on pas que ces jeunes faisaient de sittings, des grèves de la faim, et répondaient à la violence par la non-violence ? Comment ça ce fait que personne ou très peu de personnes connaissent cette histoire ? C’est important de rappeler cet état d’esprit. Aux Etats-Unis, une histoire pareille aurait eu trois films, deux remakes et une série "La Marche, saison 8" !

Mathieu Payan Envoyer un message au rédacteur

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