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ZERO DARK THIRTY

Un film de Kathryn Bigelow
 

POUR : Niveau : 5 - Un film coup de poing et intelligent pour l’une des plus grandes chasses à l’homme

Au Pakistan, en 2003, la CIA détient Ammar, un terroriste notoire qui est soupçonné d’avoir des liens avec Al-Qaida. Maya, un agent de la CIA venant d’être recrutée par Washington, débarque sur le camp où quelques interrogatoires musclés se déroulent… Ainsi commence l’histoire de la traque du plus célèbre des ennemis N°1 des États Unis, Oussama Ben Laden…

Un fond noir, des cris, des appels aux secours, quelques secondes suffisent à Kathryn Bigelow pour raconter le 11 Septembre. Et à l’image de tout ce qui suivra, la réalisatrice ne recherche pas le sensationnel, elle ancre son récit dans une quête de vérité absolue, qu’elle soit glorieuse ou non pour les forces armées américaines. Ainsi, la noirceur de l’écran disparaît pour offrir aux spectateurs une première scène de torture d’une violence non dissimulée, où rien ne nous sera épargné. "Zero Dark Thirty" est un film coup de poing, savant mélange entre le pamphlet et le thriller explosif, violent aussi bien par les actes que par les propos. Une polémique a d'ailleurs éclaté aux États-Unis, certains politiciens et hommes d’influence reprochant à Bigelow de faire l’apologie de la torture. Mais ceux-ci n’ont certainement pas vu le film, car jamais, à aucun moment, la torture n'est présentée comme la solution miracle, elle est simplement une pièce du puzzle de cette traque que la cinéaste ne pouvait ignorer. La réalisatrice a refusé toute forme de manichéisme pour se contenter des faits, livrés abruptement, sans aucun artifice. Elle nous interroge alors sur la nature humaine, sur ce qu’un homme peut ou doit faire par patriotisme, mais sans aucune dimension moralisatrice. Nous serons ainsi nos propres juges.

Brillamment, Kathryn Bigelow choisit de nous conter le récit de cette traque par le prisme du personnage de Maya (Jessica Chastain époustouflante), petite nana déterminée, égarée dans ce film testostéroné. D’apparence fragile, sa détermination grandit au fil des minutes, jusqu’à la faire devenir un être insensible, avec pour seul dessein de retrouver Ben Laden. C’est face au reste du monde que cette analyste de la CIA va lutter au fil des années pour faire retentir sa voix au milieu des muscles qui l’entourent, son opiniâtreté et sa dévotion ne fléchissant jamais. D’un substitut du spectateur, elle devient ainsi la clé de voûte de ce métrage ultra-documenté. En effet, "Zero Dark Thirty" nous livre, dans un souci d’exhaustivité, tous les détails de cette incroyable chasse à l’homme. Bien évidemment, certains passages de ces dix années de quête acharnée sont occultés, mais l’essentiel est présent, y compris l’incroyable erreur humaine qui coûta la vie à plusieurs agents de la CIA le 30 décembre 2009. La cinéaste ne recule jamais devant l’authenticité et la vérité d’un sujet pourtant encore si sensible, chaque pièce est minutieusement assemblée avec les autres pour donner une extrême cohérence à l’ensemble. Et rarement, un film de fiction aura su autant appréhender une actualité aussi délicate avec tant de maîtrise.

"Zero Dark Thirty" signifiait « minuit trente » en langage militaire, heure du début de l’attaque contre la résidence où se trouvait le chef d’Al-Qaida ; en langage cinématographique, cette expression fait aujourd’hui référence à l’une des plus grosses claques de la décennie, certainement un modèle à suivre pour les récits situés dans l’univers militaire. Bigelow transcende son sujet pour évoquer la soif de vengeance d’une nation personnifiée en la personne de Maya. L’obsession de cette dernière la pousse à dépasser les limites de l’endurable, permettant à la réalisatrice de tordre le cou au cadre traditionnel du héros de film de guerre. La prestation de Jessica Chastain, à qui une grande partie de la réussite du long- métrage mérite de revenir, est à l’image du reste : impeccable.

Si l’histoire est intelligemment exploitée, elle est également filmée avec génie. Bigelow alterne mise en scène nerveuse et temps calmes, dans un cinéma du réel poussé à son paroxysme, dont elle maîtrise tous les codes. Chaque plan est ainsi une leçon de cinéma, la palette de la cinéaste ne semblant soumise à aucune limite, son talent transpirant de la pellicule jusqu’à la scène époustouflante de l’assaut final. Dans le silence absolu, aucune musique extra-diagétique ne venant interférer avec l’action, elle filme ces soldats avançant dans la pénombre comme personne. À leur image, chaque mouvement est méticuleusement calculé, rien n’est laissé au hasard. En chef d’orchestre, elle alterne alors plans larges, plans subjectifs, gros plans, plans-caméra à l’épaule dans une mise en scène brûlante, au suspense haletant en dépit d'une connaissance universelle de l’issue du raid. Plus que le récit d’une traque, "Zero Dark Thirty" est un pan de l’Histoire américaine. Si certaines parties sont plus romancées que d’autres, ce choix s’explique par la volonté inconditionnelle de la réalisatrice de confronter la violence et leurs auteurs, faisant poindre en arrière-plan une critique subtile des agissements des forces armées, mais délaissant les revendications moralisatrices. Sur un rythme effréné, la cinéaste nous emmène dans les entrailles de l’armée américaine, au cœur d’une sombre violence dont nous ne sortirons pas indemnes. Un voyage vertigineux !

Christophe BrangéEnvoyer un message au rédacteur

Il existe des faits réels qui valent la peine d’être adaptés au cinéma et d’autres sur lesquels il est inutile de s’attarder, tant les éléments et les ressorts de l’Histoire sont minces et peu excitants. Difficile de comprendre comment les scénaristes de "Zero Dark Thirty" ont pu se dire que le récit des recherches procédurières de la CIA, de ses « techniques d’interrogatoires poussées » comme les qualifie Bigelow elle-même, aurait pu donner une histoire haletante ou même intéressante.

"Zero Dark Thirty" est l’anti-"Argo", tant sur la forme que sur le fond, non pas que la mise en scène de Kathryn Bigelow fasse pâle figure face à celle de Ben Affleck, loin de là. La cinéaste est bien plus subtile, sait cadrer et faire monter la pression sans utiliser les artifices du réalisateur de"The Town". Il n’y a qu’à regarder la séquence de l’arrivée de la voiture au sein du camp militaire US en Afghanistan pour s’en convaincre, on reconnaît aussitôt la patte de la réalisatrice de "Démineurs ". Seulement, l’absence de péripétie, de retournements de situation, de moments introspectifs qui permettraient peut-être de procurer un minimum d’empathie envers des personnages trop souvent réduits à leurs simples fonctions, plombent finalement un film extrêmement long, se contentant simplement de reconstituer les principaux points d’avancée de l’enquête.

En deux heures trente de film, après un enchaînement de séquences de tortures durant près de 45 minutes, l’éventail des attentats commandités par Ben Laden nous est rappelé : Londres, Madrid, Islamabad… La CIA suit la piste de l’homme chargé du courrier du chef d’Al Qaïda, essuie des revers, se fait réprimander par sa hiérarchie en l’absence de résultats et finalement toute l’exposition de cette traque reste trop succincte et distanciée pour véritablement emporter l’audience dans cette chasse à l’homme bureaucratique. De nombreux intervenants défilent, malheureusement sans épaisseur, hormis peut-être le directeur de la CIA lui-même, interprété par James Gandofini, ou encore Dan, le bourreau joué par Jason Clarke.

L’unique fil conducteur des huit années d’enquête reste finalement Maya, personnage imaginé par Bigelow et ses scénaristes pour personnifier le petit groupe de personnes qui ont dédié plus de dix ans de leurs vies à traquer l’homme le plus dangereux de la planète. Sorte de Carrie Mathison sortie de la série "Homeland", en plus crédible et la bipolarité en moins, Maya poursuit son objectif de façon obsessionnelle afin de mener sa vengeance personnelle envers le tyran responsable de la mort de ses collègues. Interprété par l’immense Jessica Chastain qui prouve de film en film qu’elle est promise à une belle carrière, le personnage de Maya reste hermétique à toute empathie. Kathryn Bigelow ferme les portes de la vie privé de sa protagoniste, hormis lors d’une bribe de conversation dans un restaurant d’Islamabad, pour les rouvrir lors d’un plan final mal venu. Comme si l’alchimie entre ce personnage froid et terne et l’audience avait fonctionné…

Alexandre RomanazziEnvoyer un message au rédacteur

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