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WRONG ELEMENTS

Un film de Jonathan Littell

L’école du crime

Le réalisateur Jonathan Littell part à la rencontre des anciens membres de l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA), un mouvement rebelle formé autrefois par Joseph Kony et constitué d’adolescents enlevés à l’âge de 12 ou 13 ans. À la fois victimes et bourreaux, ces êtres humains tentent aujourd’hui de se reconstruire en dépit du fait d’être toujours considérés comme des « wrong elements », ceux que la société peine à accepter…

De la même manière que Rithy Panh filmait les retrouvailles sereines entre bourreaux et victimes dans le terrifiant "S21", le réalisateur Jonathan Littell le prouve bien avec "Wrong Elements" : le devoir de mémoire sort toujours grandi du médium cinématographique par le biais d’un mélange assidu de documentation et de confrontation des différentes forces, et ce sans complaisance ni exhibitionnisme. La particularité (non négligeable en soi) de ce film vient néanmoins du fait que Littell filme autant des jeunes gens bien réels que des personnages de cinéma à part entière, bien plus complexes qu’ils n’en ont l’air (la frontière manichéenne entre victime et bourreau est ici perpétuellement brouillée) et pour la plupart divergents sur le regard de leur expérience au sein de la LRA. Qu’il s’agisse d’un garçon plus ou moins gagné par le remords ou d’une jeune femme ayant frôlé la folie absolue durant son endoctrinement, tous existent ici au-delà de l’Histoire, à la manière de personnages que le réalisateur (dé)construit au fur et à mesure qu’il les emmène dans son voyage vers les lieux du quartier général de la LRA.

Le résultat tient autant de l’enquête relativement approfondie que du rapport concret à un espace habité par les démons de l’Histoire. Plus Littell s’enfonce dans la brousse à la recherche des derniers vestiges de la LRA (notons que Joseph Kony est toujours en fuite, à ce jour sous le coup d’un mandat de l’ONU pour crimes contre l’humanité), plus il parvient à inviter le cinéma dans le documentaire en mettant en perspective le rapport diffus qu’entretiennent ces jeunes hommes avec l’espace terrestre. De ce fait, "Wrong Elements" échappe au didactisme en creusant la complexité tant sociale qu’existentielle de ces jeunes soldats, coupables ayant fait l’apprentissage du crime à un âge trop précoce. De même, son réalisateur touche juste en filmant, d’une part, la déchéance d’un ancien haut gradé de la LRA transféré devant un tribunal international et, d’autre part, les réactions des anciens jeunes soldats face à ce jugement. Chacun se confronte ici à l’Histoire, la met en parallèle avec son parcours et questionne sa responsabilité face à elle, parfois avec douleur. Le film de Jonathan Littell n’est certes pas le premier à embrasser ce parti pris, mais il le fait néanmoins avec tact et humanité. Mission accomplie.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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