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TÁR

Un film de Todd Field

L’intense portrait fictif d’une chef d’orchestre manipulatrice

Lydia Tár, célèbre cheffe d’orchestre, partageant son existence avec l’une de ses premiers violons, donne une Master Class aux États-Unis, puis un cours de conduite à Juillard. Tout semble lui sourire. Mais alors qu’elle s’apprête à enregistrer la 5ème symphonie de Gustav Mahler, avec l’orchestre symphonique qu’elle dirige à Berlin, ceci devant marquer l’apogée de sa carrière, une série de manœuvres de sa part, dans le domaine professionnel comme privé, ne sera pas sans conséquences…

Tár film movie

Nouveau film de Todd Field ("In the Bedroom", "Little Children"), "Tár", du nom de son personnage principal (mais qui trouve aussi un dérivé significatif lors d’une scène clé), est construit comme une success story fictive, partant de l’apogée de la carrière de cette cheffe d’orchestre, pour aller vers sa chute. Une occasion de décrire dans le détail et de manière méticuleuse, les processus de reproduction de relations de pouvoir (ainsi que leurs abus), dans une société dominée par les hommes, mais où même le genre ne semble plus être une barrière pour la pérennisation de leurs effets pervers.

Interprété par une Cate Blanchett aussi flamboyante que sombre, jouant de mille nuances pour incarner une femme devenue trop sûre d’elle, ce personnage est savamment construit, sa position semblant avoir fini par corrompre dans sa relation aux autres. Son image initiale, presque parfaite, portée par ses glorieuses récompenses (Emmy, Grammy, Oscar, Tony awards…) ou invitations (master class à l’international, cours dans des universités renommées…) et sa médiatisation (elle est en Facebook live même quand elle dort dans un avion, dès la première scène du film), est ainsi mise à mal progressivement au fil du récit. Transformant son brio en arrogance (la scène où elle humilie un étudiant, en soulignant d’abord fort justement « le narcissisme des petites différentes », avant d’aller trop loin), et la soumettant frontalement aux regards des autres, proches comme médias ou public, le scénario s’avère aussi implacable que le personnage.

Doté d’une réelle tension, allant crescendo, impliquant notamment une part du passé de la musicienne (elle était pianiste auparavant), et de décors dont la froideur renvoie finalement au personnage lui-même, "Tár" se mue en une fine analyse du calcul et de la posture permanente, de la part d’une femme évoluant dans un domaine ultra compétitif. Entre exigences (légitimes ou excessives) et dérives, le scénario dénonce les excès de pouvoir, les petits arrangements avec un système qui l’a pourtant porté à sa position, les manipulations de l’ordre de la stratégie ou du politique, ainsi qu’avec l’image d’un couple moderne qu’elle utilise, tout autant qu’il met le doigt sur les excès du « nettoyage » en cours, avec notamment les lynchages populaires et démagogiques, qui font fi de toute réelle justice. Au final, ce trouble portrait d’une femme se comportant finalement comme les générations d’hommes de pouvoir qui se sont succédé, aujourd’hui souvent mis en cause, s’avère doublement cruel et a de quoi ébranler fort justement quelques certitudes.

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

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