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LE SKYLAB

Un film de Julie Delpy

Les joies de la famille

Dans le TGV qui emmène sa famille en vacances, Albertine demande aux personnes assises dans le « carré » central, si elles veulent bien leur céder la place, pour qu'ils puissent être ensemble, tous les quatre. Mais chacun a ses raisons pour refuser : pour l'un il s'agit de rester dans le sens de la marche, pour l'autre de garder la place spécifiquement réservée... Résignée, elle se retrouve partiellement isolée, ce qui lui laisse le temps de penser, ravivant les souvenirs d'un séjour en famille à Saint Malo, en 1979, alors qu'elle avait 11 ans...

Julie Delpy avait su créer la surprise dans la section Panorama du Festival de Berlin 2007 avec « 2 Days in Paris » en présentant sa vision d'un couple franco-américain, en visite à Paris (la suite « 2 Days in New York » devrait figurer dans la sélection de Berlin 2012). La voici qui récidive sur le mode « choc des cultures », avec cette fois-ci la peinture estivale d'une réunion de famille bien française. Avec « Le skylab », son quatrième film long métrage en tant que réalisatrice, elle nous offre une comédie réjouissante, un rien politique, qui a enflammé le dernier Festival de San Sebastián, dont le film est reparti avec le Prix spécial du jury, pour la qualité de la direction de son impressionnant casting.

Car Julie Delpy, qui se donne aussi ici l'un des premiers rôle, réalise ici un film choral dont le casting est forcément un ingrédient primordial, puisqu'elle dévoile ici une histoire faite en partie de ses souvenirs, de ses coups de gueule et de son évident amour pour sa propre famille. Un film qu'elle dédie d'ailleurs à sa mère, décédée un an et demi avant le début du tournage. On retrouve ainsi Bernadette Lafont et Emmanuelle Riva dans le rôle des grand-mères, impressionnant, Lou Alvarez et Karin Viard, interprétant Albertine jeune et adulte, Julie Delpy et Éric Elmosnino en couple d'artiste gauchistes, Aure Atika, Sophie Quinton, Valérie Bonneton du côté des tantes, ou encore Albert Delpy dans le rôle du grand oncle devenu sénile.

L'une des réussites du long métrage est de savoir traiter autant les histoires des grandes personnes, entre frustrations sexuelles ou guerrières et visions divergentes de l'éducation, et celles de tout un groupe d'ados et d'enfants, dont le casting n'a pas du être chose facile. On retrouve d'ailleurs parmi eux le remarquable Vincent Lacoste, dans le rôle du plus grand des ados, forcément décalé par rapport aux autres. Tout cela sonne délicieusement juste, des relations entre les deux grand-mères aux délires du grand oncle complètement à côté de la plaque, de la joie des retrouvailles bretonnes, au repas où les choses déraillent lorsqu'on ose dériver sur le terrain politique, en passant par l'attitude des ados qui aiment à poser devant les filles ou faire peur aux plus petits. Chacun retrouvera ça ou là des souvenirs personnels, l'auteur alimentant son œuvre par de multiples détails, souvent décalés, mais qui font le réalisme et le naturel du script  : une tante qui apparaît comme peu cohérente mais qu'on n'ose pas contredire (Valérie Bonneton qui affirme se faire prendre 20 fois par nuit par son homme), un « et moi, j'ai couché avec les allemands » lancé par Delpy quand on oublie de lui servir un verre, ou le portrait du petit garçon, gentiment obsédé par les poupées.

Au final, on pourra seulement reprocher au scénario d'en faire un peu trop sur les turpitudes de l'oncle, ancien soldat ou le désir farouche de la fille du couple phare, devenue adulte (Karin Viard) de regrouper sa famille dans un carré d'un wagon TGV. Symboliquement, Julie Delpy a eu la bonne idée de situer son histoire-souvenir en Bretagne, en 1979, quelques années après 68, mais aussi à la veille d'une possible arrivée de la gauche au pouvoir, espoir pour les uns, menace pour les autres, à l'image de ce satellite Skylab qui menace de tomber à tout moment. Elle en tire ainsi les scènes les plus tendues du film, discussions idéologiques qui déchirent parfois les familles. Mais point de règlement de compte ou de secret inavouable ici, comme dans de nombreux films sur les réunions de famille. Le rire est assuré, les bons mots aussi (« elle s'est cassé avec un vioc... il a au moins 30 ans »), le film compilant au passage les agacements de la réalisatrice quant aux a priori des parents sur les métiers d'artistes. Une grand mère d'avouer en aparthée « comédien c'est pas vraiment un métier », ou la mère de rappeler « on est pas à la rue... on fait du spectacle de rue, c'est pas la même chose ». Reste que Julie Delpy assure ici très bien le spectacle, que ce soit devant ou derrière la caméra, réussissant avec brio à embrasser l'ensemble de ses très nombreux personnages, ceci avec une tendresse non dissimulée. Que vive la famille !

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

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