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PETITE FILLE

Avec

Essentiel et nécessaire pour comprendre (et accepter) la dysphorie de genre

Sasha est née dans le corps d’un garçon. Mais depuis qu’elle sait parler, Sasha n’a de cesse d’affirmer qu’elle est bien une fille. Sa famille l’écoute et l’accepte comme elle est, mais rien n’est simple dans une société normée…

Petite fille film documentaire

Diffusion à partir du 25 novembre 2020 sur Arte.tv puis le 2 décembre 2020 sur Arte.

Si l’année cinéma 2020 est évidemment bouleversée par la pandémie de Covid-19, c’est aussi une année bouleversante grâce à Sébastien Lifshitz qui nous aura livré deux magnifiques documentaires : "Adolescentes" et "Petite Fille". Si le premier a pu trouver le chemin des salles obscures en septembre, le second est passé par de nombreux festivals (dont la Berlinale, mais aussi à Gand où il a obtenu le Grand Prix) avant de devenir disponible pour un public plus large grâce à Arte.

Ce documentaire a pour sujet la dysphorie de genre, c’est-à-dire la détresse ressentie par une personne dont l’identité de genre n’est pas en adéquation avec le sexe assigné à la naissance. Il est fort possible, en regardant ce documentaire, de se poser des questions du type : est-ce vraiment possible d’avoir conscience si jeune d’être né-e dans le mauvais corps ? Ou encore : se peut-il que l’entourage ait influencé un tel discours de la part d’un enfant ? Ces questions semblent d’autant plus légitimes que la mère de Sasha se les pose également dès le début du documentaire. Plus tard, une visite chez une spécialiste de la dysphorie de genre la rassure et évacue tout doute, pour la mère comme pour les spectateur-trice-s : oui, c’est tout à fait possible, et non, le ressenti profond de l’enfant concerné n’est jamais dû à une volonté extérieure.

C’est là l’intérêt majeur de "Petite Fille" : faire comprendre à quel point la dysphorie de genre est un perçu naturel, intrinsèque, et qu’il est donc stupide et inhumain de ne pas l’admettre. Le film prouve ainsi qu’il ne devrait finalement y avoir aucun obstacle à l’acceptation de l’identité de genre de chaque individu. En filmant Sasha avec douceur et bienveillance, Sébastien Lifshitz nous permet de comprendre que tout cela devrait être bien plus simple – du moins dans la prise en compte sociale de ces identités. Le métrage montre donc une évidence : oui, Sasha est une fille. Qu’on le veuille ou non, qu’on le comprenne ou non, cela ne changera rien à ce fait.

Le seul véritable problème vient donc du regard des autres. La question des apparences, parcourt donc aussi le film. Comme souvent, la dysphorie de genre provoque une affirmation identitaire qui s’oriente vers certains stéréotypes, sans forcément que ce soit conscient. C’est par exemple le sens d’une remarque de la mère de Sasha au sujet de sa préférence pour des vêtements roses plutôt que bleus, insistant sur le fait que les deux couleurs peuvent être portées tant par les filles que par les garçons. Comme la société entière est plus ou moins prisonnière de ces normes, on peut se rendre compte que seules quelques photos d’archives des premières années de la vie de Sasha lui donnent une apparence de garçon, à une époque où personne ne pouvait encore deviner son ressenti.

Ce regard extérieur n’est toutefois pesant que lorsque le sexe de naissance de Sasha est connu, comme à l’école ou dans ses cours de danse. Alors qu’ailleurs, personne ne la « mégenre », ces lieux cristallisent la souffrance de Sasha et de sa famille, car les réactions les plus violentes proviennent de l'équipe pédagogique de son école (résistances jusqu’au-boutistes, incompréhensions, menaces de signalement…) ou d’une prof de danse russe. Il convient de noter en toute honnêteté que les propos et agissements de ces personnes sont seulement rapportés, car ils n’ont jamais pu être filmés (tout juste entend-on brièvement une autre prof de danse appelant Sasha « bonhomme », mais celle-ci n’est jamais désignée comme une des personnes réfractaires). Toujours est-il que l’on est témoins du mélange de tristesse et de colère qu’expriment Sasha et ses proches, nous laissant tout aussi révolté(e)s. On s’indigne donc également de ce qui relève au moins d’une mixtion d’ignorance et de peur, et au pire d’une transphobie atrocement violente (le récit de l’attitude de la prof russe est insoutenable).

Heureusement, "Petite Fille" ne se résume pas à cette souffrance. Lifshitz nous permet ainsi d’accompagner aussi Sasha dans des moments de sérénité, de soulagement, de douceur, de partage, d’émotions fortes… La mise en scène (et en musique) s’oriente parfois vers une atmosphère tantôt onirique tantôt élégiaque. Certains plans soulignent subtilement le propos du film de façon symbolique, comme ces miroirs déformants qui interrogent métaphoriquement la normalité, ou l’extrait de "La Petite Sirène" que Sasha regarde, où Ariel fait figure d’allégorie de la métamorphose.

On apprend aussi à connaître cette famille de quatre enfants, dont tous les membres sont soudés pour faire front au côté de Sasha. Il convient alors de souligner que, d’une certaine façon, cette petite fille a de la chance, en ayant une famille qui l’écoute et l’accepte, et en bénéficiant également dès la naissance d’un prénom épicène – ce qui est loin d’être anecdotique dans un tel cas ! Cette famille est un modèle d'altruisme, de solidarité et d'écoute. La mère, omniprésente dans le documentaire, remet toujours tout en question, y compris elle-même, allant au-delà des réponses simples. Le discret Dimitri, le deuxième de la famille, est d’une sagesse et d’une générosité confondantes pour son âge, rassurant sa mère qui s’en veut d’être moins présent pour lui : « faut pas se laisser faire par des imbéciles, […] je ne peux pas t'en vouloir ».

Certaines répliques résonnent d’ailleurs longtemps dans nos têtes, tant elles résument bien certaines absurdités et accentuent la nécessité d’accepter simplement l’identité de chacun(e). C’est par exemple ce cri déchirant de Sasha, que la mère nous rapporte : « Qu'est-ce que je vais devenir si je peux pas être une fille? » Ou encore tout ce que sous-entend l’explication suivante : « Ça dépend comment [le directeur] réagit, s'il te laisse être toi ». En regardant "Petite Fille", on se demande effectivement pourquoi être soi devrait se heurter à tant d’obstacles. Au final, on ressent les meurtrissures de Sasha et sa grande solitude en dehors du cercle familial, on s’indigne des rejets et de l’ignorance crasse, et on se dit que la clé, c'est l'écoute. Tout simplement.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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Petite fille from Französische Filmtage Tübingen on Vimeo.

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