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ADOLESCENTES

Avec

Au cœur de l’adolescence (ou l’adolescence à cœur)

Emma et Anaïs terminent leur année de 4ème. Amies bien que dissemblables sur bien des points, elles vont avoir des parcours bien différents pendant les cinq années qui vont suivre, sur le chemin qui les mène à leur future vie d’adulte…

Il est de ces œuvres, rares, qui optent pour un défi incertain et vertigineux : celui de faire confiance au temps long et d’y plonger sans savoir jusqu’où cela mènera. Avec "Adolescentes", Sébastien Lifshitz ("Les Invisibles", "Bambi"…) prend d’une certaine façon la suite d’expériences aussi diverses que celles de Richard Linklater (avec son film de fiction "Boyhood"), de Riad Sattouf (avec sa série de BD "Les Cahiers d’Esther") ou du peintre Roman Opałka (avec son immense série "Détails" réalisée de 1965 à sa mort en 2011).

Lifshitz met à profit ce temps long pour cerner l’adolescence comme peu de gens ont réussi à le faire avec un tel mélange de tendresse et de complexité, s’embarquant littéralement aux côtés de deux jeunes filles dans ces années de transition, débutant ainsi le film au moment où l’enfance commence à s’évanouir (quand approche doucement la fin du collège) et le terminant quand leur vie d’adulte s’esquisse (quand le bac est passé et qu’il faut construire autre chose, à travers les études supérieures ou la vie professionnelle).

Ce qui est exceptionnel dans "Adolescentes", c’est la façon dont la caméra s’immisce dans l’intime sans jamais paraître voyeuriste. Certaines séquences abordent pourtant des thématiques qu’il n’est pas aisé de montrer sans susciter le malaise, comme lorsque le film s’attarde sur des drames familiaux (décès, hospitalisation, incendie) ou quand les deux jeunes filles évoquent la délicate question de la fameuse « première fois » – avec un incroyable mélange de pudeur et de désinhibition dans leurs propos, car elles parlent de ce sujet sans tabou tout en l’évoquant de manière étonnamment subtile et lucide.

Si nombre de cinéastes utilisent une esthétique pseudo-documentaire pour conférer une fausse authenticité à leurs fictions (avec des résultats plus ou moins heureux), "Adolescentes" fait partie des réussites inverses : faire oublier qu’il s’agit d’un documentaire, tellement tout est fluide et parfaitement maîtrisé, malgré l’insaisissable jeu du hasard, et faisant de ses héroïnes de véritables personnages de cinéma.

Si les hasards peuvent être fourbes avec les artistes, ils peuvent aussi s’avérer incroyablement généreux pour d’autres. Et Sébastien Lifshitz a clairement fait partie des chanceux durant ce long tournage – ce qui ne revient évidemment pas à sous-estimer son talent de cinéaste, car il fallait aussi se saisir des hasards comme il l’a fait et choisir la meilleure façon de s’en emparer par l’image et le son. Outre les divers bouleversements de la vie personnelle d’Emma et Anaïs, le tournage a ainsi permis de capter la façon dont elles et leur entourage ont perçu et vécu certains évènements marquants de la récente histoire nationale : les attentats contre "Charlie Hebdo" en janvier 2015, ceux du Bataclan en novembre 2015, et les résultats du duel Macon-Le Pen en 2017.

Jamais Lifshitz ne s’écarte d’un choix honnête et judicieux : coller au regard de ses héroïnes, sans jamais chercher à les juger ni à les dévaloriser. On peut se demander quelquefois quelle est la part d’artifice, notamment à la fin où elles se retrouvent alors qu’elles ne semblent plus vraiment se côtoyer depuis la seconde, car leurs chemins ont paru s’écarter irrémédiablement et ces retrouvailles apparaissent comme une mise en scène. Il est également légitime de se demander à quel point la présence de la caméra a pu altérer les comportements des jeunes filles ou de tout autre individu filmé. Malgré tout, Emma et Anaïs sont montrées dans la brute fraîcheur qui caractérise l’adolescence, à ces âges où le feu et la glace se confrontent et se complètent comme jamais !

Ainsi, Lifshitz est tellement fidèle à ses héroïnes, tellement respectueux de ce qu’elles sont, qu’il laisse volontiers leur point de vue dominer, ne consentant que des miettes aux autres et notamment aux adultes. Ces derniers sont souvent hors-champ (les enseignants par exemple) et quand arrivent, à intervalles réguliers, les inévitables conflits parents/ados, Emma et Anaïs semblent prendre le dessus et on se surprend à se dire qu’elles ont raison et que les parents sont ridicules voire puérils !

Au bout de ce montage de 2h15 (une gageure patiemment élaborée à partir de 500 heures de rushes !), Sébastien Lifshitz a résumé comme jamais le mélange d’insouciance et de tourments qui caractérise l’adolescence. Et le film se clôt comme se termine cette parenthèse intime que nous avons tou-te-s vécue, avec ce sentiment qu’une autre aventure commence. Ces cinq ans de vie « seulement » nous marquent et façonnent durablement, même si tout ou presque reste à faire quand elles sont passées. Voilà pourquoi il y a un peu de chacun-e d’entre nous dans ce film. On a tou-te-s une part d’Emma et d’Anaïs enfouie en nous…

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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