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LA NUIT NOUS APPARTIENT

Un film de James Gray

Le cinéma « nous » appartient…

New York, fin des années 80. Bobby est le jeune patron d'une boite de nuit branchée appartenant aux Russes. Avec l'explosion du trafic de drogue, la mafia russe étend son influence sur le monde de la nuit. Pour continuer son ascension, Bobby doit cacher ses liens avec sa famille. Seule sa petite amie, Amada est au courant : son frère, Joseph, et son père, Burt, sont des membres éminents de la police new-yorkaise... Chaque jour, l'affrontement entre la mafia russe et la police est de plus en plus violent, et face aux menaces qui pèsent contre sa famille Bobby va devoir choisir son camp...

Le paratexte d’un film est parfois trompeur. L’ensemble que composent l’affiche, le résumé et le titre de "La Nuit nous appartient" peut donner l’impression qu’on va plonger dans un film de mafia relativement classique et plus précisément dans une histoire sur la « mafia de la nuit » (comprenez celle qui gère des discothèques et autres lieux de plaisir nocturne), avec son lot de violence et de vulgarité. Mais il n’en est rien et on hésite à se dire qu’il s’agit d’une grave erreur des distributeurs et producteurs ou s’il s’agit finalement d’une ruse pour tromper volontairement le spectateur et l’orienter vers une fausse piste.

En effet, même si les codes du genre sont respectés, James Gray joue avec eux pour mieux les réinventer et les utiliser comme prétexte plutôt que comme but premier. À plusieurs reprises, le réalisateur-scénariste nous fait croire qu’il nous emmène sur un long chemin qui s’avère être un cul-de-sac. Dès le générique, les photos d’archive, le titre original ("We Own the Night", devise de l’ancienne Street Crime Unit, dont l’écusson permet d’inscrire discrètement le titre du film à la fin du générique) et le contexte diégétique précis (Brooklyn, 1988) nous font croire à un film d’époque. Or, outre les choix musicaux de la discothèque, l’empreinte de l’époque n’est pas si flagrante et celle du lieu reste subtile car James Gray ne plonge jamais dans la facilité d’identification de type « oh regardez, la statue de la Liberté, nous sommes donc à New York » ! Le scénario prend alors un malin plaisir à nous faire croire que tel ou tel personnage sera central ou que telle ou telle situation va s’éterniser.

Pourtant, ce n’est pas le suspense qui intéresse James Gray. Ce n’est sans doute pas la crédibilité de son histoire non plus car on peut s’interroger sur la justesse de certains détails (comme le maquillage aléatoire et relativement « soft » de la grave blessure de Mark Wahlberg) ou de certains ressorts scénaristiques (est-il crédible qu’une mafia russe confie la gestion d’une importante boîte de nuit à un type qui n’est même pas au courant des trafics qui s’y nouent ?). Alors où est l’intérêt ? Avant tout dans le personnage torturé de Bobby Green, magnifiquement incarné par Joaquin Phoenix. C’est son parcours qui intéresse le cinéaste et c’est d’ailleurs quasiment par ses yeux que le spectateur vit l’histoire. L’une des plus flagrantes preuves de la prééminence de ce personnage réside dans la magistrale scène de poursuite automobile qui, là aussi, déjoue les codes habituels (sans pour autant en renier le côté spectaculaire) en privilégiant une caméra quasi subjective depuis la voiture de Bobby et un traitement sonore réaliste à base de pluie et d’essuie-glaces plutôt que des traditionnels crissements de pneus.

Au final, le film revisite le « code de la famille » et le « code d’honneur », éléments traditionnels du film de mafia, en les transposant du côté des flics pour s’attacher aux relations complexes entre frères et entre père et fils. Le jeu tout en froideur de Robert Duvall et celui plus détaché de Mark Wahlberg complètent les tourments du personnage de Joaquin Phoenix pour former un trio familial émouvant et martyrisé. Eva Mendes, dans un rôle beaucoup plus subtil que ne laissent présager les apparences, apporte aussi à Bobby une part d’amour et de tendresse qui rendent encore plus cornéliens les choix auxquels celui-ci fait face. Et puis il y a évidemment un autre personnage central : la nuit. Cette fameuse nuit du titre, dont on se demande finalement à qui elle appartient : aux policiers, si l’on en croit la référence historique, ou à d’autres ? À moins que la nuit, au sens symbolique du terme, ne désigne le cinéma et cette salle obscure qui nous happe, auquel cas le « nous » désigne le cinéaste… ou les spectateurs. Encore une fausse piste ?

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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