Banniere-Berlinale-2019

MEMOIRES DE NOS PÈRES

Un film de Clint Eastwood

Devoir de mémoire du peuple américain

Au cinquième jour de la sanglante bataille d'Iwo Jima, six Marines hissent ensemble le drapeau américain au sommet du Mont Suribachi, tout juste repris aux Japonais. L'image de ces hommes unis face à l'adversité devient légendaire en l'espace de quelques jours. Elle captive le peuple américain, las d'une guerre interminable, et lui donne des motifs d'espérer. Pour mettre à profit cet engouement, les trois "porte-drapeaux" sont livrés à l'admiration des foules. Leur nouvelle mission : servir leur pays en vendant les précieux Bons qui financent l'effort de guerre. Mais, en leur for intérieur, une autre bataille se livre...

Derrière ses faux airs de Soldat Ryan bis, le nouveau Eastwood met en scène bien plus qu’un débarquement sur une plage, bien plus qu’une énième bataille pour la liberté. En alternant scènes de guerre brutales et retour à la « civilisation » marqué par le traumatisme, le cinéaste traduit le caractère indélébile des images de mort, amplifiées par le décalage entre cet embarrassant (et fugace) statut de héros et leur expérience réelle. Eastwood traduit avec ces subtils jeux d’ombres et de lumières l’impossibilité d’une normalité retrouvée et le caractère mortifiant de l’expérience guerrière.

Les trois porte-drapeaux sont ainsi tant victimes que héros, symbolisant la réussite aux yeux du peuple quand les souvenirs les associent inlassablement à la mort. Ces souvenirs, ce sont ces Mémoires que Eastwood, humaniste sombre, veut perpétuer. Son film se veut ainsi plus émouvant et fondamentalement sincère que radical. Sans lésiner sur les images horrifiques liées au conflit, sans rien cacher de la barbarie des éclats d’obus et autres démembrements, Eastwood en revient imperturbablement à l’humain comme seul réceptacle du désastre ambiant.

En racontant cette histoire vraie, l’immense réalisateur qu’est Eastwood invite, ni démago ni trop pédago, à s’interroger sur les souffrances engendrées par la guerre. Il insiste sur la nécessité de perpétuer ces Mémoires, qu’elles survivent à leurs détenteurs. Si le propos se dilue quelque peu dans la dernière demi-heure et s’appesantit en une voix-off qui tire en longueur, l’émotion demeure vivace. On n’est pas près d’oublier ni l’horreur des combats ni ces clairs-obscurs sublimes qui dessinent des silhouettes en souffrance. Entre ombre et lumière.

Thomas BourgeoisEnvoyer un message au rédacteur

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