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MEMOIRES DE NOS PÈRES

Un film de Clint Eastwood
 

Devoir de mémoire du peuple américain

Au cinquième jour de la sanglante bataille d’Iwo Jima, six Marines hissent ensemble le drapeau américain au sommet du Mont Suribachi, tout juste repris aux Japonais. L’image de ces hommes unis face à l’adversité devient légendaire en l’espace de quelques jours. Elle captive le peuple américain, las d’une guerre interminable, et lui donne des motifs d’espérer. Pour mettre à profit cet engouement, les trois « porte-drapeaux » sont livrés à l’admiration des foules. Leur nouvelle mission : servir leur pays en vendant les précieux Bons qui financent l’effort de guerre. Mais, en leur for intérieur, une autre bataille se livre…

Derrière ses faux airs de Soldat Ryan bis, le nouveau Eastwood met en scène bien plus qu’un débarquement sur une plage, bien plus qu’une énième bataille pour la liberté. En alternant scènes de guerre brutales et retour à la « civilisation » marqué par le traumatisme, le cinéaste traduit le caractère indélébile des images de mort, amplifiées par le décalage entre cet embarrassant (et fugace) statut de héros et leur expérience réelle. Eastwood traduit avec ces subtils jeux d’ombres et de lumières l’impossibilité d’une normalité retrouvée et le caractère mortifiant de l’expérience guerrière.

Les trois porte-drapeaux sont ainsi tant victimes que héros, symbolisant la réussite aux yeux du peuple quand les souvenirs les associent inlassablement à la mort. Ces souvenirs, ce sont ces Mémoires que Eastwood, humaniste sombre, veut perpétuer. Son film se veut ainsi plus émouvant et fondamentalement sincère que radical. Sans lésiner sur les images horrifiques liées au conflit, sans rien cacher de la barbarie des éclats d’obus et autres démembrements, Eastwood en revient imperturbablement à l’humain comme seul réceptacle du désastre ambiant.

En racontant cette histoire vraie, l’immense réalisateur qu’est Eastwood invite, ni démago ni trop pédago, à s’interroger sur les souffrances engendrées par la guerre. Il insiste sur la nécessité de perpétuer ces Mémoires, qu’elles survivent à leurs détenteurs. Si le propos se dilue quelque peu dans la dernière demi-heure et s’appesantit en une voix-off qui tire en longueur, l’émotion demeure vivace. On n’est pas près d’oublier ni l’horreur des combats ni ces clairs-obscurs sublimes qui dessinent des silhouettes en souffrance. Entre ombre et lumière.

Thomas BourgeoisEnvoyer un message au rédacteur

Quand Eastwood dénonce un mensonge d'Etat

"Mémoires de nos pères" est le premier volet que le cinéaste américain Clint Eastwood a décidé de consacrer à la bataille d'Iwo Jima. D'une originalité certaine, ce projet vise à présenter deux visions des mêmes combats, côté américains avec ce film, puis côté japonais avec "Lettres d'Iwo Jima", dont la sortie est prévue pour Noël aux USA et courant février en France.

Eastwood entame donc son récit en se concentrant sur un groupe de jeunes combattants, heureux d'aller enfin au carnage. Mais il met intelligemment en parallèle le déroulement de la bataille, et le retour au pays d'une partie de ces hommes, sensés accompagner la fameuse photo sur laquelle on les voit planter, dans l'effort, le drapeau américain sur l'île, sensée relancer l'effort de guerre en remontant le moral du peuple. Par petites touches, le scénario (signé en partie par Paul Haggis - "Collision", "Million Dollar Baby") amène à douter de la véracité des faits qui entourent le fameux cliché.

Ressemblant fortement à certaines scènes de "Il faut sauver le soldat Ryan", les passages situés sur le front ne surprennent pas vraiment et ne créent pas non plus l'émotion. La froideur de la guerre ressort cependant, le sépia du film de Spielberg laissant place ici à des tons gris, amplifiant le caractère austère de l'île. Du côté des scènes situées en Amérique, on retrouve des vues de New York qui rappellent forcément "King Kong" de Peter Jackson et l'on est finalement seulement atterré par le tapage médiatique et la manière dont le mensonge passe facilement par le show.

L'écœurement des personnages, et notamment du narrateur, ne sont réellement perceptibles que dans les dernières minutes du film, desquelles se dégage une forte émotion. Les acteurs sont convaincants mais ne disposent à aucun moment de l'occasion de sortir du lot. Ce qui n'était peut être pas nécessaire, le film montrant très bien la manière dont la fraternité était un bien nécessaire en temps de guerre. Cela a forcément un retentissement politique aujourd'hui, d'autant plus que le film arrive en salles à une époque où d'autres mensonges d'Etat ont fini par faire surface. On attend le deuxième regard, qui, espérons le, sera un peu moins académique.

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

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