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JULIE ET JULIA

Un film de Nora Ephron

2ème avis: La faim justifie les moyens

L'histoire parallèle mais déphasée dans le temps, de deux femmes à fort caractère, l'une abordant la fin des années quarante à Paris, juste après la seconde guerre mondiale, l'autre vivant de nos jours. Julia est américaine, la quarantaine, déménageant à Paris suite aux contraintes professionnelles de son mari. L'autre, tout juste la trentaine, vit à New York en 2003 et vient également de changer de quartier, elle aussi obéissant aux contraintes professionnelles de son cher et tendre. Mais ces changements récents dans leurs vies de femmes leur font réaliser que leur place dans la société est injuste. Elles vont alors se mettre à la poursuite d'une reconnaissance. Et c'est à travers la cuisine et son art qu'elles vont tenter, peut être, de s'émanciper...

La vision du bon Français, baguette et béret compris, ainsi que de l’excellente gastronomie hexagonale, perdure encore dans le cinéma hollywoodien, les clichés se nourrissant continuellement d’eux-mêmes. Ce sont ces archétypes qui président à ce joli film de Nora Ephron où, en parallèle de l’histoire d’une américaine trentenaire qui souhaite réaliser tout un ouvrage de recettes en une année, et interprétée par la délicieuse et dynamique Amy Adams, se déroule le récit, quarante ans plus tôt, de la vie parisienne d’une femme de diplomate américain, jouée par Meryl Streep, qui pour passer le temps prend des cours de cuisine à la prestigieuse école Le Cordon Bleu, avant de se lancer dans la rédaction d’un ouvrage destiné aux ménagères d’outre-Atlantique.

La première séquence nous plonge immédiatement dans le grand bain du goût à la française : Julia et Paul Child arrivent tout juste en France, passent par Rouen où ils déjeunent de la sole meunière dans un restaurant typique, avant de filer à Paris pour s’y installer. Ruelles étroites et grouillantes, marchés pleins de vie, vendeurs rondouillards et boulangeries à tous les coins de rue : « Julie & Julia » nous emmène dans un Paris bourré d’agréables clichés. Et Hollywood provoque sur Paris la même réaction que Julia Child sur les Français, bougons et grogneurs : par sa bonne humeur et sa joie de vivre, elle les fait sourire. Le Paris à l’Américaine est un Paris rieur et idéal, un Paris poétique et goûteux.

Les deux personnages féminins partagent une même ambition : métamorphoser, à travers la cuisine, leur frustration en rêve. Julie est une trentenaire ratée, avec à son actif une moitié de roman jamais poursuivie et une vie déprimante dans un appartement sis au-dessus d’une pizzeria ; Julia, elle, n’existe qu’en tant que femme de diplomate et ne supporte pas cette inactivité. Leur objectif commun, à plusieurs décennies d’écart, est profondément libérateur : faire la cuisine n’a d’autre but que de s’éloigner des contraintes matérielles, de s’affranchir d’une réalité pesante – celle de l’après-guerre en France, celle de l’après-11 Septembre aux Etats-Unis.

Loin de faire l’impasse sur l’histoire, dans la mesure où il est adapté de ces deux aventures réelles – la vie de l’une à Paris, la vie de l’autre en Amérique –, le film s’ancre dans un contexte particulier, celui des années cinquante, et s’en sert d’échelle pour promouvoir son message. Paul est par exemple victime des interrogatoires indélicats mis en place par le sénateur McCarthy au moment de la Chasse aux sorcières, simplement parce qu’il voyage beaucoup en Europe et qu’il a vécu quelques temps en Chine, CV qui lui vaut toutes les suspicions d’anti-patriotisme. A cela, Julia répond par la force des cuillères et des casseroles : le meilleur des patriotes est celui qui apporte à ses concitoyens la connaissance des plaisirs du monde entier, spécifiquement, ici, de la cuisine française qui, pour reprendre les mots de Julie, « a appris aux Américains comment manger ». Julia aide ainsi son mari à circonvenir aux événements qui le font douter de sa viabilité.

Car « Julie & Julia » n’est pas qu’un film sur la nourriture : c’est également une double chronique de couples heureux. Avec du Woody Allen dans l’âme. Clin d’œil explicite : lorsque Julie hésite à plonger les homards dans l’eau bouillante, on repense avec plaisir à la séquence analogue de « Annie Hall » quand Allen et Diane Keaton affrontent une armada de crustacés dans leur cuisine. Encore un cliché qui persiste !

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

A table, c'est prêt !

Entre reconnaissance et affirmation de soi, « Julie et Julia » rogne sur plusieurs thèmes, thèmes aux premiers abords ennuyeux et déjà cuisinés. Le premier est sans conteste, la place de la femme dans la société : l'une dans les années 40-50, où l'être féminin est réduit à la fameuse place du "KKK : kinder, küche und kirche" (enfants, cuisine, église), l'autre dans les années 2000, là où la femme a trouvé sa place dans le monde des hommes, mais pas avec les mêmes privilèges, ni avec la même crédibilité.

Fort heureusement ce topic est abordé avec légèreté et humour, notamment pour la partie se déroulant dans les années 40, alors quela partie 2000 tombe parfois sous le coup de certains clichés de la femme un peu hystérique maniaco-dépréssive. Mais qu'importe, l'humour et les bons sentiments subsistent, c'est l'essentiel.

Ensuite est abordé le thème de la notoriété: difficile au milieu du 20ème siècle de se faire connaitre, qui plus est lorsque votre sexe est femelle. Mais l'acharnement ici est mis en avant, une belle preuve de combativité qui fait plaisir à voir. En face, les années 2000, satellite, cable et internet font de la communication, un outil abordable : blogs et autres Facebook en sont les portes drapeaux. Et peut-être qu'ici, le mérite est moins important : quelques clics et par ici la gloire. A vous de juger.

Au delà de ces réflexions, le film réussit à nous kidnapper, les deux histoires ne font plus qu'une et on s'attend à ce que notre chère ménagère des années 40 débarque dans la cuisine de son homologue du deuxième millénaire. Notons par dessus tout l'excellente prestation de Meryl Streep, qui nous fait rire, qui nous surprend. Dernier point, la bande son, qui reste classique et sans grande émotion tout comme les plans et les prises de vues.

Mais au final, c'est frais, lumineux et original. Bref, on en redemande !

Jean-Philippe MartinEnvoyer un message au rédacteur

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