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ELLE

Un film de
Avec

Le retour chabrolien de Paul Verhoeven

L’un des événements les plus attendus de ce 69ème festival de Cannes était clairement le come-back tant fantasmé du plus hardcore des cinéastes contemporains, Paul Verhoeven, metteur en scène hollandais de 78 ans connu pour sa faculté à rentrer dans le lard des bonnes mœurs et à pratiquer avec jouissance l’ambiguïté salvatrice dans l’exploration de ses sujets. L’espoir était de rigueur, l’inquiétude aussi. De par son esthétique de téléfilm de luxe et le manque d’impact de la plupart des plans visionnés, la bande-annonce très plan-plan d’"Elle" n’avait rien de bien rassurant. Mais l’idée d’une adaptation d’un roman particulièrement vicieux de Philippe Djian par un cinéaste à ce point attiré par la valise à scandales alimentait malgré tout le doux fantasme d’un film sulfureux qui viendrait glisser ses gouttes de cyanure dans le champagne de la Croisette. Or, pour sa première consécration cannoise depuis "Basic Instinct" en 1992 (!), l’ami Paulo nous surprend. En bien ou en mal ? Pas facile d’y répondre…

Le pitch sonne comme une évidence pour les inconditionnels de Verhoeven : une femme nommée Michèle, violée chez elle en plein après-midi par un inconnu cagoulé, se lance alors dans un jeu de piste vicieux avec son agresseur. On saisit tout de suite ce qui pouvait attirer le cinéaste dans cette histoire scandaleuse : l’effacement de la dichotomie rassurante entre l’agresseur et la victime, la prédominance des instincts violents et pervers dans une société bourgeoise hypocrite, le sexe (brutal) comme un exutoire aux traumatismes du passé (un souci familial criminel hante Michèle) et du présent (Michèle doit résoudre un souci lié au développement d’un jeu vidéo), et surtout, in fine, la redécouverte de soi-même en assumant sa perversité cachée et en vomissant les faux-semblants d’avant. À des kilomètres d’un banal rape and revenge qui aurait vu la victoire de la victime sur son agresseur, "Elle" épouse donc les contours d’un portrait de femme hautement scandaleux, vecteur d’un vertige moral qui rend tout élément sujet à caution. Le cinéaste hollandais n’aime rien de moins que la complexité, le trouble, le doute, loin du mélodrame propret. Ainsi donc, le mystère qui entoure Michèle reste total, laissant le spectateur libre de combler les trous comme il l’entend.

Sans aucune surprise, "Elle" se révèle être aussi un thriller particulièrement drôle, usant de multiples sous-intrigues qui mettent à mal le cocon familial bourgeois en grattant là où ça fait mal. À ce titre, les remarques sarcastiques quasi incessantes de Michèle (sur à peu près tout le monde, surtout sa cougar de mère !) et la scène de l’hôpital autour de l’accouchement de sa belle-fille (jouée par Alice Isaaz) valent leur pesant de rires grinçants. Que ce soit pour titiller les liaisons dangereuses entre sexe et religion (au travers de l’étrange couple formé par Laurent Lafitte et Virginie Efira) ou pour révéler l’hypocrisie d’un environnement parisien égoïste où les coucheries sont aussi récurrentes que les sourires de façade, on sent Verhoeven s’amuser comme un petit fou à pousser le bouchon du vice aussi loin que possible. En cela, il se cale du même coup sur le tempérament déviant de sa protagoniste, laquelle utilise le viol dont elle a été victime dans une quête de libération intérieure et d’insoumission aux normes. Cela vous choque ? Normal, c’est fait pour…

Vu d’ici, le tableau a l’air idyllique. Sauf que voilà, la réussite à 100% est loin de répondre au rendez-vous. La principale raison vient du décalage suscité par le prestige d’un cinéaste aussi puissant et l’aspect relativement « pépère » d’une telle mise en scène. Sans être au niveau d’un téléfilm de luxe, "Elle" est formellement plus proche d’un thriller de Claude Chabrol, rendu à peine plus vitriolé par le ton vicieux du cinéaste hollandais. Le label « film français » a beau paraître des plus condescendants, on n’hésitera pas à le poser sur "Elle" pour évoquer le relief assez lâche de la photo (pourtant signée Stéphane Fontaine, chef opérateur de Jacques Audiard !), la pauvreté symbolique de la quasi-totalité es cadres (de la part de Verhoeven, c’est étrange…) et l’omniprésence de champs/contrechamps pour les scènes de dialogues. Par manque de rythme sur une durée déjà très conséquente (2h10 !), le film affaiblit une large partie de son intensité verbale et scénique. Sans parler de quelques passages inutiles (par exemple, une scène du film ne sert ici qu’à révéler à quel point Michèle adore les sundaes de chez Quick : sérieux ?!?). Le bilan est simple : sulfureux et scandaleux, "Elle" l’est davantage sur le fond que sur la forme.

Reste le cas Isabelle Huppert. Extraordinaire, l’actrice l’est totalement – ça n’a rien d’un scoop. Faire passer un spectre aussi vaste d’émotions aussi contradictoires dans un seul rôle tient évidemment du génie pur et simple. Mais là encore, en raison d’une mise en scène déjà assez faible, c’est elle qui finit par vampiriser le film, par en devenir malgré elle le réalisateur, par soumettre la caméra de Verhoeven à son propre perfectionnisme de jeu. Ce dernier, plus ou moins pieds et poings liés dans son rapport à la technique, n’a d’autre choix que de la suivre. "Elle" est ainsi fait : un film où la créature – a fortiori une femme – prend le pouvoir sur son créateur. Verhoeven n’ayant jamais caché sa fascination absolue pour les personnages de femmes fortes et indépendantes, on n’est certes pas étonnés d’en arriver là. Le voir privilégier la taquinerie corrosive au souffle subversif constitue en revanche une légère déception sur laquelle l’auteur de cette critique – fan absolu de Verhoeven – ne peut se permettre de passer l’éponge.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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