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LES COWBOYS

Un film de Thomas Bidegain

Nouveau western

Alain, sa femme et ses deux enfants (Kid et Kelly) font partie d’une communauté de cowboys résidant dans un petit village de l’Est de la France. Un jour, au cours d’une fête thématique organisée dans le village, Kelly disparaît sans laisser de traces. Quelques temps plus tard, la famille reçoit des lettres écrites par Kelly, dans lesquelles cette dernière les intime de ne pas chercher à la retrouver. Peu de temps après, Alain découvre dans la chambre de Kelly des textes écrits en arabe qui, une fois traduits, laissent entendre qu’elle aurait rejoint un réseau djihadiste. Épaulé par son fils Kid, Alain n’a désormais plus qu’une seule obsession : retrouver sa fille. Au risque de sacrifier sa vie de famille…

Ce n’est pas la première fois que la sortie d’un film pousse par coïncidence le sujet de celui-ci à être relié à une actualité terrible. En attendant Nicolas Saada avec "Taj Mahal" et Nicolas Boukhrief avec "Made in France", le premier film réalisé par Thomas Bidegain, scénariste français le plus demandé du moment (sa collaboration avec Jacques Audiard en aura fait une valeur sûre), entame une liste de longs-métrages téméraires qui prennent le pouls d’une époque tourmentée, tendue, explosive. Cela dit, le cas des "Cowboys" est un peu moins frontal : ici, il ne sera pas question d’un attentat ou de terrorisme, mais au contraire d’une quête obsessionnelle du disparu, en l’occurrence une jeune fille ayant quitté sa famille pour rejoindre une cellule djihadiste. Sans grande surprise de la part de Bidegain, on se retrouve avant tout face à un scénario parfaitement structuré, qui déploie toute sa dramaturgie tel un éventail tout en évoquant le passage de relais d’une génération à l’autre.

Du père au fils, l’obsession à faire aboutir cette recherche est ici décrite moins comme un poison qui envenime les rapports filiaux (même si cela fragilise le cocon familial…) que comme un rebond vital, censé réactiver la solidité et l’énergie interne des êtres même lorsque les événements les plus désastreux leur tombent dessus sans crier gare. D’où une mise en scène entièrement guidée par l’énergie de chacun, où l’imprévu perturbe la ligne claire, où les non-dits se jaugent aux ellipses, où les bascules temporelles ne font que fluidifier le passage de relais intergénérationnel au fil des années, où les décors se multiplient au fur et à mesure que les incertitudes gagnent les deux protagonistes. Avec, au détour de quelques plans, une poignée de liens furtifs avec l’actualité : les attentats de Madrid et de New York sont certes ici évoqués par les informations télévisées, mais servent davantage de repérages temporels que d’outils narratifs.

La véritable « surprise » du film réside dans le choix de son titre, qui fait d’abord mine de développer une symbolique a priori lourdingue (les personnages du film sont ici présentés comme des amateurs de culture américaine) pour ensuite l’assumer et la magnifier par une gestion fulgurante des conventions du western. De par la multiplicité des grands espaces visités (des métropoles urbaines remplies de terrains vagues, des montagnes désertiques…), les enjeux dramatiques qui prennent racine dans un décor qui n’est jamais situé (ce qui renforce l’universalité du propos) et quelques détournements assez brillants (un duel au pistolet où celui qui dégaine le plus vite reste en vie, une sorte de « calumet de la paix » fumé entre Kid et un taliban…), Thomas Bidegain développe une relecture moderne et géopolitique du western qui remet en perspective les notions de « nouvelle frontière » et de « choc des civilisations ».

Complexe et réflexif derrière son statut de film de genre d’une efficacité brillante, "Les Cowboys" peut ainsi se prévaloir d’allégoriser par ses rapports de force les tensions entre les communautés, gangrénées par le repli sur soi, la peur de l’inconnu et l’incompréhension réciproque. Voici donc un film important à bien des égards, riche en plans de cinéma qui éclaboussent la rétine, remarquablement interprété (l’excellent Finnegan Oldfield vole sans cesse la vedette à un François Damiens toujours aussi habité), qui questionne le monde d’aujourd’hui avec un sacré tact, et dont la scène finale, bouleversante à plus d’un titre, nous hantera pendant longtemps. Pour un premier coup d’essai, c’est bel et bien un coup de maître.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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