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CHAMBRE 999

Un film de Lubna Playoust

Histoire(s) du cinéma

Quarante ans après que le cinéaste Wim Wenders ait interrogé de nombreux cinéastes sur l’état et le devenir du cinéma, la réalisatrice Lubna Playoust en reprend le même dispositif pour questionner pas moins de trente cinéastes contemporains – dont Wim Wenders – sur cette question décisive…

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C’est un peu le genre de documentaire sur lequel tenter le raccourci symbolique est non seulement trop simple mais carrément imparable parce qu’explicité d’entrée. En somme, ce majestueux chêne du Liban – dont l’ancienneté égalait tellement celle du cinéma – qui inaugurait autrefois "Chambre 666" ne trône plus fièrement sur le bord d’une autoroute à l’entrée de l’aéroport de Paris, mais est désormais malade, coupé et gisant au sol. La question d’antan portait sur l’état et le devenir du cinéma, il est donc désormais temps de s’interroger sur sa possible agonie. La réalisatrice Lubna Playoust n’a donc pas cherché midi à quatorze heures, se contentant ici d’en dupliquer le dispositif en plan fixe dans une chambre d’hôtel cannois, en laissant à un panel plus élevé de cinéastes contemporains (trente cette fois-ci) le soin de répondre à la question. Le temps de parole est laissé libre, et donc, sans surprise, il reste très variable en fonction des intervenants, lesquels n’ont d’ailleurs pas forcément grand-chose à dire et font souvent entrer leur propre âge dans le point de vue exprimé. En plus, chose très importante, le documentaire obtient moins des réponses à la question posée que des points de vue personnels qui ouvrent la réflexion au lieu de la clôturer sur une réponse. Ce qui, au fond, n’est pas plus mal.

C’est très logiquement au réalisateur de "Chambre 666", à savoir Wim Wenders, que revient l’honneur d’ouvrir le bal, via un historique un peu ronflant de l’évolution du 7ème Art, de ses concurrents les plus menaçants et de sa transformation lente, avec un avertissement lancé face caméra en fin d’intervention. Le reste des intervenants ne procédera pas forcément de la même manière tout en se contredisant les uns les autres sur la réponse à apporter à la question « Le cinéma est-il en train de mourir ? ». Si certains répondent oui (Wenders, Gray, Marcello) ou non (Cronenberg, Luhrmann, Denis, Cogitore), c’est majoritairement l’entre-deux, voire l’indécision, qui prédomine ici, quand bien même on sent le pessimisme s’infuser par-ci par-là. Certains sujets abordés finissent par devenir des fils rouges : l’omniprésence du téléphone pendant le visionnage d’un film, l’éventuelle limitation de l’accès aux salles de cinéma à des gens aisés, le fait que les gens préfèrent voir un film chez eux plutôt qu’en salle, le péril incarné par les plateformes, l’effet fatal de la pandémie… Des sujets qui rendent la plupart des points de vue inquiets et indécis, là où d’autres se font plus tranchants. À ce titre, on ne s’étonnera pas de voir James Gray enfoncer le clou de son aura de vieux grincheux vis-à-vis des « produits » qui envahissent les salles et du désintérêt progressif du public pour l’idée même de cinéma, ou d’entendre un David Cronenberg parfaitement serein sur le fait que le cinéma se transforme autant que la façon de faire des films ne cesse d’évoluer.

Les « vilains petits canards » du dispositif ne sont ainsi pas ceux qui peinent à répondre à la question mais plutôt ceux qui tendent à l’esquiver ou à l’alourdir par des moyens peu subtils. À titre d’exemple, Nadav Lapid se perd ici un peu dans sa propre masturbation théorique vis-à-vis de la valeur du cinéma (et c’est vrai qu’on a du mal à suivre le fil de sa pensée), Claire Denis fait référence à une citation de Jean-Luc Godard dans "Chambre 666" pour s’exprimer sur la question (alors qu’on aurait bien aimé entendre son point de vue à elle !), et Alice Winocour se contente de lire un texte sur son téléphone parce qu’elle n’aime pas parler face caméra (hein ?). Sans oublier la Palme du n’importe quoi, obtenue haut la main par le réalisateur russe Kirill Serenrennikov ("Leto"), lequel enlève son T-shirt avant d’enfiler une veste plus épaisse et des lunettes noires, pour ensuite exécuter une danse ridicule face caméra, le tout sans dire un seul mot ! Voyez-y une explication donnée par le biais d’un langage corporel ou d’une performance arty si ça vous chante, nous, on a vite renoncé…

Au bout du compte, trois points de vue parviennent très clairement à se détacher par leur pertinence, mais aussi par leur volonté de creuser des pistes d’apaisement et de sérénité vis-à-vis d’une question angoissante. Arnaud Desplechin commence d’entrée par juger cette question sans aucun intérêt, et lâche comme argument le fait que les cinéastes ont tendance à se déprécier et à se considérer comme les copistes de leurs aînés, alors même que ceux-ci se reprochaient déjà la même chose avant – d’où cette idée saugrenue comme quoi le cinéma soi-disant n’arrêterait pas de mourir alors qu’il se contente de continuer sur sa lancée. De son côté, la réalisatrice Rebecca Zlotowski parle lucidement de l’impact de la pandémie (un événement qui a laissé penser au cinéma qu’il risquait de s’arrêter brutalement), de l’affaire Weinstein, du mouvement Black Lives Matter, du climat… bref, d’un grand nombre d’éléments qui ont bousculé le contemporain jusqu’à remettre le « corps » au sein de l’industrie, ce qui a ainsi amené le cinéma à se remettre en question de façon positive. Enfin, Alice Rohrwacher estime que si l’on considère que le cinéma est mourant, la vraie question à se poser serait de savoir ce qui est « vivant » aujourd’hui, à notre époque, et de quoi nous avons besoin pour renforcer le collectif. Que ce propos plein d’espoir soit celui qui clôture le dispositif dit bien au fond la finalité réelle de "Chambre 999" : retourner le négatif en positif, à l’image du nombre qui figure dans son titre.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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