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LETO

Deux époques unies par une même soif de liberté

Au début des années 1980, une scène rock commence à percer à Leningrad, alors que cette musique est généralement considérée comme incompatible avec le combat idéologique contre l’Amérique et l’Occident dans le contexte de la Guerre froide. Pionnier de cette génération avec son groupe Zoopark, Mike Naumenko rencontre Victor Tsoi, dont il perçoit rapidement le talent...

On sait depuis longtemps, notamment grâce à l’historien Marc Ferro, qu’un film dit « historique » en dit souvent autant voire plus sur son époque de réalisation que sur celle qui y est dépeinte. Il est bon de rappeler cette vérité pour "Leto" : dans cette vraie-fausse reconstitution des années 1980, la quête de liberté des rockeurs soviétiques fait écho aux entraves aux droits d’expression et de création dans la Russie poutinienne. Quand le musicien Boris Grebenchtchikov (autre pionnier de l’époque, qui a inspiré le personnage secondaire nommé Bob) critique la véridicité du film, c’est qu’il n’a manifestement rien compris ! Il oublie (volontairement ou non) que le réalisateur Kirill Serebrennikov est inquiété par la justice russe pour des raisons manifestement idéologiques et politiques. Il omet également un indice flagrant du film, à savoir le personnage appelé « Sceptique », probable alter ego du cinéaste, qui indique explicitement aux spectateurs, à plusieurs reprises, qu’il ne faut pas prendre les scènes du film pour argent comptant – certes, ses interpellations ont lieu dans des scènes spécifiques, mais le message vaut pour l’ensemble.

En-dehors de ces différentes couches de lecture et de l’analyse politique que l’on peut en faire, ce long métrage frappe plus généralement pour son appel vibrant et universel à la liberté, pour son amour de la musique et de l’art, ou encore pour sa glorification d’une forme d’innocence juvénile qui n’aspire qu’à vivre et aimer. En privilégiant le noir et blanc, Serebrennikov instille une certaine mélancolie qui peut rappeler le splendide "Control" qu’Anton Corbijn avait consacré à Ian Curtis, le leader de Joy Division. Mais cette mélancolie s’accompagne aussi d’une énergie vitale communicative et iconoclaste (notons au passage les possibles clins d’œil à la Nouvelle Vague avec les regards caméra), notamment dans les séquences du « Sceptique », qui rappelle à quel point le défoulement, qu’il soit créatif ou récréatif, pouvait être entravé dans la Russie soviétique – et continue donc de l’être dans la Russie nationaliste et conservatrice d’aujourd’hui. Ces scènes sont de véritables bouffées d’air frais, visuellement enthousiasmantes, musicalement entraînantes et humainement revigorantes. Malgré les coups de mou ça et là dans la mise en scène (surtout pour ce qui concerne le trio amoureux), "Leto" inscrit durablement son énergie libératrice dans la tête des spectateurs, qui prennent également plaisir à découvrir le rock russe ou à redécouvrir des standards américains repris avec brio (comme "Psycho Killer" des Talking Heads ou "Passenger" d’Iggy Pop).

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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