CAPTAIN AMERICA : FIRST AVENGER

Un film de Joe Johnston

Captain Anachronique

Parfait patriote américain, intrépide et généreux, Steve Rogers est aussi doté d’une constitution physique proche de celle de la crevette, ce qui lui vaut d’être réformé à chacune de ses nombreuses tentatives de se faire engager dans l’armée, tandis qu’à l’Est gronde la Seconde Guerre mondiale. Voyant à quel point il aimerait aller botter les fesses des nazis, le professeur Erskine, exfiltré de chez les Allemands, lui injecte un sérum de son invention qui démultiplie les aptitudes physiques du sujet…

Ultra-connu des lecteurs de comic books, Captain America n’est pas seulement le premier Vengeur créé par Marvel, il est aussi le premier succès véritable de la firme et l’incarnation-même du super-héros patriotique. Très loin des créations plus ambivalentes qui suivront chez Marvel (Spider-Man) ou chez le concurrent DC Comics (Batman), Captain America, qui naît en mars 1941, est tout entier voué à la défense des intérêts américains. Lorsque le chétif Steve Rogers, boosté par le produit du professeur Erskine, se métamorphose en une montagne de muscles, il faut y voir la métaphore d’une Amérique appelée à prend part à la guerre qui gronde en Europe : il ne manquait plus, au patriotisme acharné, que les aptitudes physiques permettant d’asséner les leçons civiles avec force coups de latte.

Soucieux de respecter l’univers du first avenger, Christopher Markus et Stephen McFeely (auteurs des trois « Narnia ») ont pondu un script anachronique aux enjeux trop simplistes. En choisissant de revenir aux origines du super-héros, avant de le propulser par un tour de passe-passe à notre époque, les scénaristes ont omis d’insuffler à leur script une vraie direction, quitte à le traduire par du second degré. Du coup, l’idéologie saupoudrée par le film a constamment le cul entre deux chaises : Captain America débute comme icône médiatique dans des mises en scène kitsch, mais devient rapidement un frondeur banal sans états d’âme ; il cultive le nationalisme le plus niais et s’entoure pourtant d’une ridicule équipe pluriethnique (un Japonais, un Irlandais, deux Français…) ; il affronte un vilain aux ambitions mondialistes en lui opposant sa vision unipolaire du monde, etc. En somme, toutes les thématiques qui auraient pu faire l’intérêt du film et auraient mérité d’être approfondies sont seulement esquissées, comme si Captain America ne pouvait être autre chose qu’un bloc de granit pur, entièrement voué à sa cause.

Mais le plus navrant, c’est qu’au-delà d’une première partie séduisante, construite autour du Steve Rogers malingre, et donnant à voir une reconstitution cohérente de l’époque (la plus savoureuse étant la projection des newsreels, ces actualités filmées qui étaient diffusées dans les salles de cinéma avant le film), le scénario devient lacunaire et enchaîne bêtement les péripéties les plus attendues, jusqu’à user, lors de certains climax, d’un « truc » propre aux sérials des années 20 : typiquement, quand Captain America essuie un grand danger qui menace sa survie, une ellipse opportune vient briser la continuité de l’action. La construction des protagonistes est toute aussi sommaire : Steve Rogers, en premier chef, est totalement dénué de background comme de psychologie, à l’exception de sa croyance acharnée en la légitimité américaine. C’est d’autant plus dommageable que, visuellement, « Captain America » soutient sans peine la comparaison avec d’autres machines super-héroïques récentes, notamment via des effets spéciaux réussis (la version chétive de Chris Evans, qui joue Steve, est particulièrement saisissante) ; et que le grand méchant, incarné avec style par Hugo Weaving, promène la psychologie la plus fouillée de toute la bande.

Seulement voilà : l’ambivalence prometteuse de Schmidt, l’affreux officier allemand, ne peut rien contre les certitudes naïves de Captain America. D’où le constat suivant : la vision, en 2011, d’un super-héros se baladant avec un bouclier affublé du drapeau américain, a de quoi surprendre. La création de Jack Kirby et Joe Simon avait certes du sens au début de 1941, lorsque la couverture du premier album de ses aventures, plusieurs mois avant l’entrée en guerre des USA, montrait le héros filant un coup de poing à Hitler. Le nationalisme affiché par un gros balèze en costume bleu et rouge faisait alors figure d’audace, et son enthousiasme à botter le cul des vilains nazis se voulait communicatif. Autant de sentiments qui, dans le monde multipolaire d’aujourd’hui, tombent comme des cheveux sur la soupe pluriculturelle. L’Amérique contre le reste du monde, ça ne fonctionne plus. Même lorsqu’il s’agit de cultiver l’intérêt des fans de Marvel.

Intérêt qui, justement, pour les fans, réside dans la présentation que fait le film du premier des Vengeurs, objets de la prochaine superproduction Marvel, qui débarquera à l’été 2012 dans les salles avec la discrétion d’un troupeau d’éléphants dans un couloir d’hôpital. Comme il était impossible d’y intégrer l’un des plus célèbres super-héros sans en passer par une adaptation de ses aventures et, surtout, une exposition de ses origines, le studio s’est senti obligé de nous offrir cette grosse bande-annonce de deux heures, pleine de péripéties et vide de profondeur tant sensible que textuelle. Ce qui ressemble furieusement à un film inutile.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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