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AMY

Un film de Asif Kapadia

L’icône médiatique devant le génie artistique

Jusqu’à sa mort tragique en juillet 2011, Amy Winehouse aura marqué l’histoire du jazz, révélant un talent unique pour l’écriture et l’interprétation, et multipliant les récompenses aux Grammy Awards. Mais sa vie, elle, n’aura pas été de tout repos : entre l’omniprésence des médias, une vie personnelle compliquée et une descente aux enfers par le biais de la drogue, la chanteuse aura connu des hauts et des bas en frôlant dangereusement la ligne rouge, avant que ses démons et ses excès ne finissent par l’emporter dans sa chute…

On ne prêtera pas d’attention aux nombreuses polémiques qui ont entouré la sortie de ce documentaire, et ce bien avant sa présentation en séance de minuit au 68ème Festival de Cannes. Que les parents de la chanteuse Amy Winehouse aient fini par rejeter le contenu du film n’a rien d’un argument valable, surtout dans la mesure où l’on ne désirait surtout pas voir une énième hagiographie vantant la grandeur d’une star planétaire et occultant toutes ses zones d’ombre. Que l’on puisse être sensible ou non au travail documentaire d’Asif Kapadia n’est pas non plus un sujet d’analyse en soi – chacun s’était déjà fait une idée en découvrant son récent film consacré au pilote de F1 Ayrton Senna. Non, ce qui pousse à émettre de sérieuses réserves sur "Amy" tient finalement à peu de choses : pour un film sensé explorer comment le voyeurisme médiatique aura poussé une star vers la plus tragique des dérives, on s’étonne que Kapadia ait fini par adopter lui-même ce travers voyeuriste dans la majorité des scènes. Au point de passer l’artistique plus ou moins sous silence.

Étant donné que le sujet d’étude du film n’est plus de ce monde, Kapadia n’avait à sa disposition qu’une collection infinie de documents d’archives, allant de la simple retransmission télévisée (concerts, talk-shows, répétitions en studio, etc…) aux instantanés les plus intimes, pour ne pas dire les plus lointains. Ce choix de compilation met donc la sphère publique et la sphère privée sur un pied d’égalité, ce qui constitue une approche judicieuse. Mais c’est aussi un revers fatal, puisque le constat qui en ressort – celui d’une artiste qui a été filmée depuis sa plus jeune enfance – rend le film à peu près aussi impudique qu’un reportage télé pour Exclusif ou un article de dix pages pour Gala. Dans la mesure où Winehouse était elle-même l’auteur de certaines vidéos présentes dans le film (qui ont été visiblement prises au smartphone ou au camescope), on peut considérer à la rigueur que le film offre d’elle le visage d’une authentique narcissique, attachée à se créer une image – pour le coup trash et marquante – avant de la détruire de façon punk par une multitude d’excès et de drogues. Très intéressant en soi, mais l’impudeur des images prend toujours le dessus sur la réflexion – très sommaire – menée par les personnes interviewées.

Le plus embarrassant est surtout d’avoir laissé l’immense talent artistique d’Amy Winehouse au second plan, qui plus est dans la mesure où ses chansons sont le corollaire indéniable de sa propre existence et de ses propres failles. Peu occupé à capturer en profondeur ce qui forgeait la matière des meilleurs morceaux de la chanteuse, Kapadia se contente de balancer les morceaux en faisant apparaître les paroles à l’écran (une idée très neuneu), et se limite pour le reste à flatter l’icône médiatique au lieu de rendre justice au génie artistique de cette idole jazzy. Même la superbe collaboration entre Amy Winehouse et Tony Bennett ne va pas au-delà du simple constat d’une fan qui rencontre son idole de toujours : quelques regards émus, deux ou trois extraits de chanson face au micro, et basta ! Jusqu’à ce que l’événement inévitable de sa mort, ici monté et découpé comme n’importe quelle nécrologie télévisée, ne vienne enterrer les belles promesses d’un film que l’on aurait tant aimé plus riche et plus subtil.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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