LES ADIEUX À LA REINE

Une page de l’Histoire, mais surtout une histoire de femmes

Versailles, à la veille de la Révolution française. Sidonie Laborde vit dans l’insouciance de la Cour, officiant en tant que liseuse auprès de Marie-Antoinette d’Autriche, à qui elle voue une dévotion sans bornes. Or quand la rumeur de la prise de la Bastille par le peuple parisien arrive au château, la panique gagne les nobles et les serviteurs. Sidonie ne peut y croire. Elle est la protégée de la Reine, elle n’envisage pas une seconde de la quitter…

En prenant pour contexte la prise de la Bastille, Benoît Jacquot aborde l’un des événements les plus connus et les plus enseignés de l’Histoire de France. On se sent donc naturellement en terrain familier, et même ceux que les fresques en costumes rebutent (votre serviteuse en fait partie) appréhenderont « Les Adieux à la reine » avec une certaine bienveillance, teintée de nostalgie. Or très vite, au sentiment familier succède la curiosité. En effet, si le cadre est résolument historique, Benoît Jacquot s’intéresse moins aux événements qu’à leurs conséquences sur la vie de la cour. Il ne s’agit donc pas d’un film sur la prise de la Bastille, mais d’une chronique des derniers jours de la Reine dans son royaume, et de l’écroulement d’un petit monde qui se croyait jusque là intouchable.

Pour accentuer l’ampleur de la chute, Benoît Jacquot décrit la cour comme un havre de paix déconnecté de la réalité, où nobles et serviteurs cohabitent avec harmonie. Il s’attache en premier lieu à décrire les mécanismes de cette micro-société, et tous les rituels qui rythment la journée des hommes et des femmes au service du royaume. Ainsi, les moindres gestes sont réglés au millimètre près, les courbettes mesurées, le ton de la voix pesé. Noémie Lvosky, qui interprète la gouvernante des servantes, s’approprie ces codes avec beaucoup de crédibilité, confortant depuis « L’Apollonide » son aisance dans les rôles costumés. Paradoxalement, cette société ultra codifiée semble comme nivelée. Bien habillées, disposant de temps libre, proches dans l’attitude de leur maîtresse, les servantes ne ressemblent en rien aux grouillots des campagnes ou au petit peuple parisien. Il souffle sur Versailles comme un vent de modernité. On sent les petites gens attachées à leurs nobles, comme si le confinement des lieux avait, avec le temps, estompé les différences sociales. Une impression qui trouve son paroxysme le soir de l’annonce des événements de Paris, dans une scène fantasmagorique où nobles et non-nobles, gagnés par une même angoisse collective, errent ensemble et en chemise de nuit dans les sous-sols du château.

Autre aspect intéressant : Benoît Jacquot focalise son film sur les femmes, qu’il décrit comme des âmes fortes et indépendantes, quel que soit leur rang. Le meilleur exemple est celui de Marie-Antoinette (Diane Kruger), dont la liberté ferait pâlir d’envie des femmes d’aujourd’hui : liberté de se comporter comme une enfant dans ses rapports avec ses subordonnées, liberté d’exprimer son trouble amoureux pour une autre femme (la duchesse de Polignac, interprétée par Virginie Ledoyen), liberté d’imposer sa féminité au sein d’un Conseil d’État. Même les servantes semblent vivre comme elles l’entendent. Quant à la jeune Sidonie, interprétée par la fascinante Léa Seydoux, elle est l’exacte opposée de la Reine, certes frondeuse mais entièrement dévouée, trouvant dans cette inspiration la force de renoncer à tout, malgré sa beauté et ses nombreux talents. Son attachement à sa maîtresse, qui frise l’obsession, fait d’elle une figure de martyre.

Un dernier mot, enfin, sur la mise en scène de Benoît Jacquot, étonnamment moderne vu le sujet traité. Filmant le plus souvent caméra à l’épaule, alternant plans serrés sur la nuque et plans larges dans des décors graphiques (la course interminable de Sidonie sous les arcades du palais), il s’affranchit des codes du film historique classique pour davantage puiser dans ceux du polar. Cet anachronisme de la forme, accentué par l’extrême soin apporté à la reconstitution historique (costumes, décors, étiquette), s’avère assez plaisant. Ainsi, non seulement le cinéaste aborde l’histoire avec originalité, mais il dépoussière un genre qui tendait à se fossiliser. Un pari tout à fait convaincant, présenté en ouverture et en compétition au Festival de Berlin 2012.

Sylvia GrandgirardEnvoyer un message au rédacteur

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