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INTERVIEW

RED ROSE

Sepideh Farsi

C’est par une fin d’après-midi ensoleillée que Sepideh Farsi nous a reçu dans sa demeure parisienne. L’occasion d’évoquer avec elle son dernier film, « Red Rose », traitant de la révolte ayant suivi les élections iraniennes de 2009 à travers le prisme d’une histoire d’amour.

© Urban Distribution

C’est par une fin d’après-midi ensoleillée que Sepideh Farsi nous a reçu dans sa demeure parisienne. L’occasion d’évoquer avec elle son dernier film, "Red Rose", traitant de la révolte ayant suivi les élections iraniennes de 2009 à travers le prisme d’une histoire d’amour.

Abus de Ciné : Tout d’abord, comment a été pensée l’écriture de ce film ?

Sepideh Farsi : C’est Javad Djavahery, mon compagnon, qui était le scénariste du film. L’idée vient de lui, et même si j’ai participé à l’écriture du scénario, c’est vraiment lui qui a écrit et qui a conçu le projet. Dès qu’il m’en a parlé, j’ai adhéré immédiatement. Nous sommes tous les deux politisés, et moi, ce qui m’intéresse, ce sont des projets qui sont des projets forts au sens dramaturgique, et où je peux avoir un parti-pris artistique intéressant. Et qui en même temps, font un clin d’œil plus ou moins direct à des enjeux sociétaux ou géopolitiques. Mais il faut que ce soit mêlé à des personnages forts.

Ce que Javad m’a proposé, et c’est cela qui m’a séduit immédiatement, est cette combinaison amoureuse avec un contexte insurrectionnel à Téhéran. Téhéran, c’est ma ville, je l’adore autant que je la déteste. Et un peu comme tout le monde, je suis obsédée par ma ville d’enfance, que j’ai quitté depuis un moment. L’autre pendant du projet était de le placer en 2009. L’histoire aurait pu se passer en 1979, en 1981 ou même en 1953, à d’autres moments particuliers de l’histoire iranienne, mais on a choisi ce moment tout frais, dans lequel on y est presque encore puisqu’il y a encore des retombées. À l’image d’un tremblement de terre, on ressent encore des secousses. Je venais de quitter l’Iran avec mon dernier long-métrage de fiction, "La Maison sous l’eau", les rush sous le bras. Mais juste avant, j’avais réalisé un documentaire, "Téhéran sans autorisation", filmé avec un portable. Pourquoi tourner en 2008 avec un portable ? Et bien, des fois, il y a des choses qui se sentent, des pressentiments. Et en 2009, il s’est passé ce qui s’est passé, avec les personnes filmant avec leur téléphone dans les émeutes, avec cette envie de se confier, ce désir d’aller dehors et de soutenir le mouvement. Mais des prémices étaient déjà palpables auparavant, et c’est pourquoi parler de 2009 avait un sens pour moi. Parce que c’est un moment historique très important en Iran, même si cette chance a été brûlée du fait qu’on soit revenu à un épisode très répressif de la part du régime. Mais je suis persuadée que cela va recommencer, que cette jeunesse va s’exprimer à nouveau dans les rues.

Abus de Ciné : Quand on regarde le film, on peut presque considérer le film lui-même comme un acte politique, en ce sens qu’il montre des scènes de sexe explicites et qu’il glorifie le mouvement vert. Défier le régime était-il une volonté ?

Sepideh Farsi : Oui bien sûr. Néanmoins, le film ne glorifie pas le mouvement vert, il montre un moment très important de révolte en Iran. Moi, je ne fais la gloire ni de l’un ni de l’autre. Par contre, ce que je montre, c’est la répression.

Abus de Ciné : Mais votre film n’était-il pas une façon de faire perdurer ce mouvement ?

Sepideh Farsi : Je trouve que c’est un mouvement qui était très beau, mais qui avait plein de défauts. D’ailleurs, c’est pour cela qu’il n’a pas abouti d’un point de vue purement « technique politique ». Mais c’est un mouvement qui a vraiment fait trembler tous les Iraniens, toutes les générations, les gens de l’intérieur comme la diaspora. Tout le monde était d’accord sur le fait qu’il fallait respecter le vote, même les monarchistes. Cette revendication unitaire était alors exceptionnelle, et c’est en cela que le mouvement était très beau. Malgré les défauts, il y avait un côté romantique aussi, comme dans tous les mouvements révolutionnaires, qui allait avec cet aspect « passion amoureuse » du film.

Abus de Ciné : Vous avez donc toujours eu cette idée du huis-clos alors qu’on pouvait s’attendre à un film dans la rue, au cœur des émeutes ?

Sepideh Farsi : Oui. Il faut savoir que l’Iran est un pays où il y a beaucoup d’interdits, et où les choses se passent à l’intérieur. Il y a une dichotomie incroyable en Iran, on vit des choses à l’intérieur qu’on ne pourrait jamais vivre à l’extérieur. Il n’y avait pas d’autres moyens à mon sens pour montrer cette dichotomie de façon soutenue et articulée que de recourir à une histoire d’amour, filmée à l’intérieur, et les émeutes à l’extérieur. Et le choix historique du moment s’y prêtait. Il y a beaucoup d’autres films qui utilisent cette combinaison dramaturgique. En Iran, un homme et une femme ne peuvent pas se toucher à l’extérieur. Il était important de montrer cette schizophrénie de la vie iranienne, surtout pour cette jeune génération. Il y a des milieux et des classes où ce fossé n’est pas si important. Mais pour la jeunesse en générale, qui aspire à vivre librement, il y une véritable souffrance. Et l’idée était alors de trouver un dispositif qui souligne ce sentiment sans être obligé d’en rajouter. Dans « Red Rose », dès que l’histoire était posée, on avait déjà tous ces éléments.

Abus de Ciné : Comment avez-vous alors géré la difficulté de tourner ailleurs pour capturer cette atmosphère si particulière ?

Sepideh Farsi : Durant très longtemps, de la phase de préparation jusqu’à quelques mois avant le début du tournage, on avait envisagé Tirana, Beyrouth ou Istanbul. Il était évidemment qu’on ne pourrait pas tourner à Téhéran. Il est impossible de tourner un long-métrage sans être repéré là-bas. Mon choix s’est tourné vers Athènes, car affectivement et politiquement, il y avait des raisons très valables. Et cela a fonctionné.

Abus de Ciné : En effet, on ne voit pas du tout que le film a été tourné ailleurs.

Sepideh Farsi : C’était précisément le défi. Je ne pouvais plus aller en Iran depuis 2009. Mais j’ai quand même beaucoup travaillé avec des conseillers iraniens, qui m’ont beaucoup aidé pour ce film. J’ai également fait attention à tous les choix de décors, à tous les petits détails, pour que l’ambiance du film soit crédible. Il fallait faire attention à la langue, aux mimiques, à la gestuelle des comédiens. Vassilis (Koukalani, l’interprète d’Ali, le personnage principal masculin, NDLR) est grecquo-iranien et a surtout vécu en dehors de l’Iran. Il fallait qu’il arrive à épouser une gestuelle d’un homme iranien de 50 ans, posé et père de famille. Mina Kavani était plus proche du personnage de Sara, de par son âge et son vécu. Elle n’avait pas le côté politisé, ce qui nous a demandé beaucoup de travail. Il fallait un ensemble cohérent pour que le film ait une âme iranienne.

Abus de Ciné : Vous venez d’évoquer les deux comédiens. Le film repose grandement sur leur performance. Comment les avez-vous trouvés ?

Sepideh Farsi : Ce n’était pas facile.

Abus de Ciné : D’autant plus que les conséquences étaient très fortes pour eux.

Sepideh Farsi : Tout à fait. Mina était déjà dehors parce qu’elle faisait le conservatoire d’art dramatique mais elle faisait des allers-retours fréquents. Vassilis vivait à Athènes mais retournait de temps en temps au pays. Je connaissais Mina depuis son adolescence, mais nous nous étions perdues de vue et je ne savais pas qu’elle était à Paris. C’est une amie qui m’a parlé d’elle. Et rapidement, on a commencé une longue phase de travail sur le personnage, pour être sûr de part et d’autre, qu’elle correspondait au personnage, pour nous, et pour elle, qu’elle arriverait à se mettre à nue dans tous les sens et à l'incarner. Car il y a dans le personnage de Sara quelque chose de très radical. C’était une performance très forte, et il y avait également la décision du non-retour en Iran.

Il fallait ensuite trouver quelqu’un qui correspondrait à Mina. Et c’est mon coproducteur grec qui m’a présenté Vassilis. Nous nous sommes rencontrés, mais j’avais quelques doutes. Et c’est après avoir fait des tests avec les deux comédiens réunis que la décision était prise. Parce qu’outre le défi de recréer une atmosphère iranienne, il fallait que les comédiens puissent porter le film tout le long. Dans ce film, il n’y avait aucun filet pour les acteurs, tout repose sur leur alchimie. Le tournage était très serré avec seulement un mois, aucune journée n’était perdue. Il a même fallu couper des scènes, je devais faire des choix directement au tournage, je ne tournais que des images qui seraient utilisées par la suite. Il s’agit peut-être du film le plus militant et sauvage que j’ai fait, dans tous les sens du terme. Tout était sur la corde raide, mais cela donne une énergie au film.

Abus de Ciné : Justement, vous parliez de votre militantisme. Celui-ci semble intrinsèquement lié à votre cinéma. Demain, pourriez-vous faire un film complètement déconnecté de la réalité sociale ou politique ?

Sepideh Farsi : Je ne crois pas. J’aurais du mal. Mon premier film de fiction « Rêves de sable » est très philosophique et vous n’y verrez probablement rien d’a priori politique, mais il y a toujours des clins d’œil. Cela est un défi pour moi, faire primer le pendant artistique, car il ne s’agit pas de faire des films pamphlets. Même si « Red Rose » pourrait donner cette impression, ce n’est pas le cas. Si on sort d’un film, et qu’on pense au discours, à la didactique, le film n’est pas réussi pour moi. Il faut que le métrage soit fort en soi, qu’une émotion passe, par le montage, la musique ou les dialogues. Et c’est la combinaison de ces deux dimensions qui m’intéresse.

Abus de Ciné : Dans ce film, il est aussi question de deux générations. Est-ce pour vous un moyen de dire que le Salut viendra de la jeunesse ?

Sepideh Farsi : Je pense, en effet, que la relève viendra de la jeunesse en Iran. Il faut dire que l’Iran est extrêmement jeune, 60% de la population a moins de 30 ans. Il est donc logique que cela vienne de la jeunesse. Mais ce qui est important, c’est que ma génération, comme celle d’Ali dans le film, est née sous le Shah, nous avons un certain vécu, un souvenir de la révolution de 1979. Nous avons les armes et une dialectique de cette époque. Nous ne sommes pas les enfants de la Révolution.

Les jeunes comme Sara, nés après la guerre Iran-Irak, sont des purs produits d’un régime répressif où les jeunes doivent lutter pour la moindre parcelle de liberté. Et donc, ils sont inventifs, développant de nouvelles manières d’agir. Il y a néanmoins beaucoup d’énergie en eux, faisant souvent de cette jeunesse une jeunesse chaotique. Vous mettez une chape de plomb à des jeunes, forcément leur liberté sera chaotique, car ils auront tendance à faire n’importe quoi s’ils y parviennent. Ils ont un langage et une façon de faire qui nous dépassent complètement. Moi, je ne pourrais jamais m’exprimer comme ces jeunes. Il y a d’ailleurs une composante universelle dans les façons de s’exprimer pour la jeunesse, notamment grâce à Internet et aux médias. Mais cet aspect-là est décuplé en Iran, par la répression, et par une identité multiple, à la fois iranienne et globale. Les jeunes Iraniens sont fidèles à la culture persane et, en même temps, complexés, car ils sont très à jour de cette culture de masse. A Téhéran, il est possible de voir de nombreux films sous le manteau, ce qui donne un drôle de mélange malgré la censure. Ils sont coupés de certaines choses mais au fait d’autres, ce qui donne une particularité indéniable à cette génération. Il y a quelque chose de touchant dans cette position.

Abus de Ciné : Avec votre film, j’ai aussi l’impression que vous faites un portrait de la nouvelle femme iranienne, à travers le personnage de Sara notamment. On ne s’attendait pas à voir une femme aussi libérée dans sa tête.

Sepideh Farsi : Dans le film, il y a six femmes. Quatre de façon visible : Sara, jeune militante et révoltée, très libre mais mal dans sa peau ; la femme de ménage, plus traditionnaliste mais curieuse, qui aimerait s’ouvrir même si elle appartient à une autre classe sociale ; la photographe émancipée et bourgeoise, et enfin une femme plus religieuse, femme au foyer. Chaque personnage représente un pendant de la féminité iranienne. Mais il y a également la femme d’Ali, qu’on ne voit pas, qui est déjà partie, qui réclame de l’argent et qui agit de manière sèche. Dans beaucoup de scènes, il y a également le portrait, spécialement fait pour le film, d’une poétesse iranienne, Forough Farrokhzad. C’était une femme très importante, très émancipée, qui a beaucoup influencé les Iraniens au-delà de la littérature, notamment par sa manière de vivre libérée, qui comprenait par exemple des amants et un divorce. Et ce portrait constitue une forte référence pour les Iraniens.

Abus de Ciné : Durant cet été, vous avez signé une lettre adressée à la Maire de Paris sur la situation des migrants. Pourquoi vous engager de cette manière-là ?

Sepideh Farsi : Je suis une migrante moi-même. J’ai beaucoup été à Calais, notamment au moment où il y avait des descentes régulières. Je trouve qu’il y a une incohérence dans le traitement de la question migratoire en Europe. Les migrants sont des boucs-émissaires. La façon dont les migrants sont traités par les politiques est totalement aberrante. La Grèce est la voie pour ce flux migratoire énorme alors que le pays est déjà lui-même ultra-endetté et peine à vivre. C’est alors aux Grecs d’assumer la charge de ces migrants, ce qui est totalement absurde. La manière dont on traite ces pauvres gens, mourant de faim et essayant juste de survivre, n’a rien de noble.

Abus de Ciné : Cela peut vous donner l’envie d’en faire un film ?

Sepideh Farsi : Oui, mon prochain projet est l’histoire d’un migrant syrien arrivant en Grèce. Le film va raconter sa rencontre avec une policière grecque. Nous sommes en train de finaliser le scénario.

Christophe Brangé Envoyer un message au rédacteur

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