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INTERVIEW

GRAND CENTRAL

L’utilisation du milieu des travailleurs du nucléaire : une évidence dramatique…

Lorsque sa scénariste, Gaëlle Macé lui a parlé des travailleurs du nucléaire, Rebecca Zlotowski s’est dit que c’était « un univers qui n’avait jamais été saisi par le cinéma », et qu’il n’y en…

© Ad Vitam

L'utilisation du milieu des travailleurs du nucléaire : une évidence dramatique...

Lorsque sa scénariste, Gaëlle Macé lui a parlé des travailleurs du nucléaire, Rebecca Zlotowski s'est dit que c'était « un univers qui n'avait jamais été saisi par le cinéma », et qu'il n'y en avait en quelque sorte « aucune représentation ». Elle a tout de suite été frappée par « la portée poétique de ce monde », se disant qu'il s'agissait d'un milieu parfait « pour y plonger une histoire d'amour ». Puis s'était comme si un sujet de film se révélait, entre dureté des conditions de travail, réalité politique et histoire d'amour.

… un risque cinématographique aussi

Un journaliste lui fait remarquer que ce choix peut paraître aberrant pour quelqu'un qui n'a pas vu le film. Ce a quoi la réalisatrice répond que les gens « adorent avoir peur au cinéma ». Elle indique éprouver une certaine fascination pour ces hommes là, marginalisés, qui servent de « chair à canon », sont sacrifiés. Et comme elle a pu le dire à Tahar Rahim, « on ne sait pas les désigner », ils sont donc invisibles, ce sont des gens que l'on ne voit pas. Mais cela permettait de transposer à l'histoire d'amour tout le vocabulaire de ces lieux, comme une exportation des protocoles, vers un lexique amoureux : intoxication, danger... Pour elle même « l'état amoureux » trouve une résonance là dedans, car c'est un peu être à l'état « gazeux ». Comme « la dose » l'amour agit comme une drogue, voire une malédiction. Elle n'offre pas de perspective.

Des lieux très graphiques ?

Rebecca Zlotowski indique que n'importe qui peut visiter une centrale nucléaire. Avec sa scénariste, elles ont avancé comme deux journalistes, réalisant un an de recherches de documentation et de rencontres. Le film a finalement été tourné dans une centrale d'Autriche. Mais jamais elle n'a voulu mettre les lieux en avant. Car elle savait qu'il est facile d'être fasciné par cette échelle gigantesque et que cela pouvait donné des plans avec grues, très onéreux... Elle a néanmoins tourné quelques plans, mais qui ne sont pas montrés dans le film. Cela aurait donné une œuvre trop asphyxiante. Elle a préféré « rester à échelle humaine », et « peu filmer le spectaculaire », d'autant que le scope risquait de contribuer à piéger le film dans un aspect trop esthétisant.

Quid de la présentation du film à cette communauté ?

Le film a été présenté à Tricastin, et Rebecca Zlotowski avoue qu'il y a une certaine ambivalence dans les réactions. Ce sont des gens qui ont « une grande fierté de leur métier », qui revendiquent un certain mieux dans leurs conditions de vie, sans pour autant dénoncer le nucléaire. En tous cas ils ne sont pas sentis trahis par le film. D'autant qu'un décontamineur, Claude Dubout a été conseillé technique sur le film, pour plus de réalisme.

Un processus d'écriture contraint

Il y a eu comme toujours plusieurs étapes dans le processus d'écriture. Il y a d'abord l'histoire libre et rêvée, avant que le film ne soit budgeté (« Belle épine » avait coûté 1 millions d'euros, « Gran Central » en aura coûté 3). Puis l'on prend en compte les contraintes liées notamment à ce budget, mais « pour peu que l'on soit suivi par un producteur », les négociations dans les alternatives ou pour la coupure de certaines parties, sont moins douloureuses. Mais il faut aussi s'adapter aux imprévus. Par exemple, pour la scène en voiture où ils font les kékés au bord du Rhône, elle avait été écrite pour du grand soleil. Finalement il pleuvait, et ils ont attendus le maximum de pluie.

Un Tahar Rahim en pleine initiation et une Léa Seydoux hyper-sexuée malgré ses cheveux courts

Certains trouveront que le personnage de Tahar Rahim a un côté mystérieux assez primordial. La réalisatrice précise qu'il était cependant important d'avoir pour lui un « avant », même « s'il est lui-même un étranger qui débarque en ville ». Il y a une scène où il retourne chez sa sœur, et où on lui ferme la porte rapidement. Elle la souhaitait courte. En fait le parcours de ce personnage est « construit comme un dépucelage », car pour lui, « s'il y a apprentissage, c'est par l'amour ». Cela lui semble correspondre assez bien à Tahar, qui est habitué à ce genre de rôles, et dispose d'un physique à la fois viril et enfantin. Ici c'est le mauvais frère, qui lui fait sortir son côté « vaut rien ». Après deux rencontres il a été convaincu et a même accepté le rôle sans lire le scénario. Elle affirme qu'il ainsi « eu du courage, dès le début, comme son personnage ».

Léa Seydoux a conservé ses cheveux courts, car elle sortait du Kechiche (« La vie d'Adèle ») et elle avait un calendrier très serré, puisqu'elle en terminait le tournage la veille de celui de « Grand Central ». Elle n'a pas souhaité lui faire mettre de perruque, préférant faire passer son caractère au travers de « costumes très sexués ». Selon elle, « c'est aussi cela le cinéma, savoir prendre en compte et composer avec les réalités du quotidien ». De plus « il y avait une scène où l'on rase la tête à une travailleuse », et il était bien que le spectateur puisse s'imaginer « qu'elle y avait eu droit aussi, un peu avant ».

La peur du stéréotype

Cependant la réalisatrice avait peur du stéréotype dans la rencontre des deux personnages. Elle souhaitait, comme chez Guiraudie, proposer quelque chose de différent. Elle pouvait ainsi rentrer dans le domaine de l'archétype, avec une histoire familière située dans un milieu différent. En cela elle a puisé ses références dans « Clash by night » (« Le démon s'éveille la nuit ») de Fritz Lang ou « Man power, l'entraîneuse fatale » de Raoul Walsh, deux films où les femmes ne sont pas fatales, mais simplement divisées entre deux hommes.

Revenant enfin sur la présentation du film à Cannes, elle avoue qu'à l'époque de « Belle épine », sa timidité faisait partie de cette peur, car elle ne savait pas ce que c'était d'être applaudi, ou d'être avec son équipe. A Cannes cette année, la terreur coïncidait cette fois à différents niveaux, lors de la présentation, car « l'équipe n'avait pas encore vu le film », car ses parents habitent à côté, à Nice, car c'est une gageure de ne pas décevoir les sélectionneurs, et enfin, car il y avait là la critique du monde entier.

Propos recueillis par Olivier Bachelard

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