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PARCOURS : Pedro Almodóvar, le labyrinthe des passions

Habitué de la Croisette, Pedro Almodóvar revient à Cannes cette année avec “une véritable déclaration d’amour au cinéma”, tels sont ses propres mots pour présenter son tout dernier film “Étreintes brisées”. Une histoire d’amour passionnée où se mêlent fatalité, jalousie et trahison. Une nouvelle occasion pour le cinéaste de nous révéler, avec magnificence, toutes les nuances de la passion. Un sujet qui lui est familier, car, à bien y regarder, tous ses films abordent de près ou de loin un amour déchu.

© Pathé Distribution

Ce que ressentent les femmes

Amoureux des garçons dans la vie, ce sont les femmes d'Almodóvar sublime à l’écran. La majorité de ses films ont pour héroïne une épouse, une maîtresse ou bien encore une mère. Ces dernières l’ont souvent inspiré, à commencer par la sienne : Francesca Caballero. Issue d’une famille modeste, elle ouvre un commerce d’écrivain public. Doué en orthographe, le jeune Pedro l’aide régulièrement et découvre bien vite le talent de sa maman pour embellir les courriers qu’elle lit à ses clients pour mieux répondre à leurs attentes. Un apprentissage édifiant vu le talent de scénariste qu’on lui connaît. Elle et lui sont très proches. Il lui offre toutes ses récompenses et lui donne quelques petits rôles dans ses films, dont le plus cocasse reste celui de la présentatrice du 20h dans “Femmes au bord de la crise de nerfs”. À l’écran, Almodóvar représentera la mère sous des angles aussi divers que variés. Elle sera froide et immorale comme Marisa Paredes dans “Talons aiguilles”; aimante anéantie par le deuil de son fils dans le sublime “Tout sur ma mère”; ou bien meurtrière dans “Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça” et “Volver”. Deux films où les héroïnes, acculées par une vie sordide, assassinent leur compagnon. Dans “Volver”, Almodóvar développe doublement le sujet en mettant en scène deux générations aux instincts maternels bien différents. Penelope Cruz est prête à tout pour le bonheur de sa fille, alors que sa mère Carmen Maura l’a abandonnée en se faisant passer pour morte, afin de rejoindre son amant.

Les femmes d’Almodóvar sont aussi amoureuses, maîtresses d’un homme marié ou épouses, elles sont souvent délaissées et malheureuses. Que ce soit Carmen Maura quittée par son amant dans “Femmes au bord de la crise de nerfs”, Victoria Abril trompée par sa propre mère dans “Talons aiguilles” ou bien encore Marisa Paredes délaissée par son mari dans “La Fleur de mon secret”. Bouleversées, elles ont recours à des actes totalement désespérés : la fuite, la prison ou la tentative de suicide. Les rares femmes épanouies du cinéma d’Almodóvar ne le restent pas longtemps, elles se font violer ("Kika", "Attache-moi") ou se révèlent serial killer ("Matador"). Un grand écart des sentiments qui, tourné par un autre, pourrait se résumer à un larmoyant mélodrame ou bien à une comédie légère. Les films d’Almodóvar sont bien plus que cela car ils résultent d’une subtile alchimie des émotions. Sa facture, outre une superbe photo, est cet humour délicieusement cynique qui transfigure une réelle poésie.

On ne pourrait parler du cinéaste espagnol sans évoquer l’attachement qu’il porte à ses actrices. Elles sont ses muses et représentent chacune une période de sa carrière. Carmen Maura fut la première, même si elle n’a un premier rôle que dans “Femmes au bord de la crise de nerfs” elle était déjà à l’affiche de son premier film : “Pepi, Luci, Bom” et de la majorité de ceux des années 80. Victoria Abril sera son égérie des années 90 avec 3 films et actuellement c’est Penelope Cruz qui a les faveurs du maître. Autour d’elles gravitent trois comédiennes que l’on retrouve tout au long de la carrière du cinéaste : Marisa Paredes (“La Fleur de mon secret”), l’Argentine Cecilia Roth (“Tout sur ma mère”) ainsi que la géniale Chus Lampreave. Concierge témoin de Jéhovah, grand-mère obnubilée par un lézard, bonne sœur maltraitée… elle est le second rôle truculent de la majorité de ses films. Du côté des acteurs, rares sont ceux qui jouent dans plus d’un film. Seul Antonio Banderas peut se vanter d’avoir été l’acteur favori d’Almodóvar. Un attachement qui aurait pu durer si ce dernier n’avait pas répondu aux sirènes d’Hollywood. Peu de ses films montrent un homme comme personnage principal et il est amusant de noter qu’ils sont généralement succédés de films choraux exclusivement féminins. Il tourna “Femmes au bord de la crise de nerfs” juste après “La Loi du désir”, “Tout sur ma mère” après “En chair et en os” et “Volver” à la suite de “La Mauvaise Éducation”. Comme si tourner avec des hommes était pour lui une expérience délicate dont il ne pouvait se remettre qu’en se réfugiant au sein de ses actrices adorées.

Amor à mort !

Pour Almodóvar, la passion atteint un tel paroxysme qu’elle est souvent intimement liée à la mort. Qu’elle soit à l’origine de l’histoire ou sa conclusion, l’issue fatale est un thème omniprésent pour le cinéaste. Nombreuses sont les variations qu’il développa sur ce sujet.

En commençant par le simple rapport de cause à effet des amoureux éconduits qui tuent pour exister, une jalousie exacerbée qui conduit au meurtre : Carmen Maura dans “Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça” excédée par la passion de son mari pour une chanteuse allemande, le tuera à coup de gigot ; Antonio Banderas amant éconduit dans “La Loi du désir” supprimera son rival alors que dans “Talons aiguilles” on se demande qui a assassiné Féodor Atkine : sa femme, sa maîtresse, ou son ex-amante devenue sa belle-mère. Dans “Matador”, Almodóvar ira plus loin en donnant à la mort un rôle à part entière, puisque deux des protagonistes tuent leurs amants par plaisir. Passionnés de corridas, ils aiment jusqu’à porter l’estocade avec une longue aiguille d’acier. Ici les victimes ne succombent pas par frustration amoureuse mais par besoin, comme si la mort était l’aboutissement de la relation.

A l’inverse, la mort peut être l’élément déclencheur du récit. L’accident qui cristallise les sentiments dans ce qu’ils ont de plus profond. Elle agit souvent comme un révélateur du bonheur alors disparu. Sensation insoutenable qui pousse les personnages à fuir pour mieux se retrouver. Tel est le cas de “Tout sur ma mère” où Cécilia Roth perd son fils unique, renversé par une voiture alors qu’il courrait après son idole pour lui demander un autographe. Une effroyable injustice du destin, pourtant elle ne peut s'empêcher de se sentir responsable. C’est elle qui lui a offert la place pour aller voir son actrice préférée. Par ce geste inconscient, elle est à l’origine de son malheur. Comme si la culpabilité était plus recevable que la fatalité. Ayant ainsi sacrifié tout l’amour qu’elle pouvait donner, elle part en exil à Barcelone retrouver le père de son fils. Une façon inconsciente de ne pas perdre à jamais cet être tant aimé. Almodóvar accentue ce sentiment en donnant à son héroïne le métier de médecin spécialisée dans la transplantation d’organe, ainsi elle pourra déjouer la loi et connaître la personne grâce à qui le cœur de son fils bat encore. Le personnage de la mère est ici très épuré, elle n’a rien d’atypique ou d’excentrique, c’est juste une mère aimante qui élève seule son fils. Ce film n’est pas anodin dans la carrière d’Almodóvar, car sa mère gravement malade décédera quelques semaines après la sortie du film.

© Pathé Distribution

Trois ans plus tard, Almodóvar poursuivra cette introspection par rapport à la mort avec “Parle avec elle”. Suite à des accidents, une torero et une jeune danseuse sont plongées dans un profond coma. Le compagnon de la première et l’infirmier de la seconde se retrouvent chaque jour au chevet des deux femmes. Amoureux, ils leur parlent et l’infirmier ira jusqu’à violer la danseuse inconsciente. L’une mourra, l’autre survivra en mettant au monde l’enfant du viol. Le sujet, mais aussi la chronologie non linéaire du récit, font de “Parle avec elle” l’un des films les plus audacieux du réalisateur. Une œuvre magnifiquement aboutie pleine de sensibilité et de poésie. Cet état entre la vie et la mort, permet à chacun de révéler ses sentiments les plus profonds. Prouvant ainsi que l’amour, cette émotion indéfinissable, reste le seul rempart contre la fatalité. Le petit court-métrage muet : “L’Amant qui rétrécissait” que l’on retrouve à la moitié du film, consacre somptueusement l’amour selon Almodóvar. Un homme miniature explore le corps géant d’une femme, se lovant dans les parties les plus charnues, pour finalement disparaître tout entier dans son sexe. Une délicieuse osmose entre la passion charnelle, sensuelle et envoûtante; et la tendresse maternelle, protectrice et rassurante.

Aujourd’hui Pedro Almodóvar nous présente son dernier film “Étreintes brisées”. L’histoire d’un couple qui se déchire et dont la femme meurt dans un accident de voiture. Une nouvelle occasion pour le cinéaste de nous offrir sa perception sur l’essence même de la vie : l’interaction passionnée entre l’amour et la mort.

Gaëlle Bouché Envoyer un message au rédacteur

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