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DOSSIERIl était une fois

IL ÉTAIT UNE FOIS… Necronomicon, de Christophe Gans, Shu Kaneko et Brian Yuzna

La sortie de "La Belle et la Bête" est l’occasion rêvée de revenir en arrière sur les débuts de son réalisateur Christophe Gans, ancien journaliste du magazine "Starfix" dont les films (seulement cinq en vingt ans !) ont su autant révéler une très large cinéphilie qu’un amour immodéré pour le cinéma de genre. Mais qu’en était-il de ses vrais débuts de réalisateur ? Ni plus ni moins qu’un petit (mais difficile) examen de passage, à peu près un an avant de se lancer dans l’aventure "Crying Freeman"…

C’est au festival d’Avoriaz que tout commence pour Christophe Gans : désormais un peu lassé du métier de journaliste, le bonhomme rêve déjà de se lancer dans la réalisation, et de son côté, un jeune distributeur nommé Samuel Hadida souhaite devenir producteur. Les deux hommes décident alors d’associer leurs forces, et Gans se met à développer des idées de projets avec Hadida comme producteur. Le plus conséquent de ces projets, intitulé "Trooper" et basé sur le roman "Étoiles, garde-à-vous !" de Robert Heinlein, n’aboutira hélas jamais, et Paul Verhoeven le récupèrera en 1997 pour réaliser son chef-d’œuvre "Starship Troopers". Du coup, Gans se tourne vers le manga "Crying Freeman", pour lequel il a eu un coup de foudre immédiat dès la première lecture, et Hadida, séduit par le sujet, donne son feu vert pour travailler sur une adaptation cinéma.

LE PACTE DES (JEUNES) LOUPS

Sauf qu’au même moment, Brian Yuzna (producteur américain de "Re-Animator") possède les droits du manga. De plus, ce dernier est actuellement en pleine préparation d’un projet de film à sketches intitulé "Necronomicon", basé sur l’univers de l’écrivain américain H.P. Lovecraft et conçu en collaboration avec une équipe japonaise. Yuzna propose alors à Hadida l’option suivante : pour convaincre les Japonais de confier les rênes de "Crying Freeman" à Christophe Gans, pourquoi ne pas proposer à ce dernier de réaliser le premier segment de "Necronomicon" ? Etant un excellent connaisseur de l’œuvre de Lovecraft, Gans n’hésite pas une seule seconde et se lance dans l’aventure.

Pour la petite histoire, le "Necronomicon" est un ouvrage maléfique, rédigé sur de la peau humaine, mais fictif, inventé par Lovecraft et intégré dans une douzaine de ses nouvelles. Le peu d’indications écrites concernant son véritable contenu laisse donc une large place à l’imagination des réalisateurs engagés sur le projet. C’est en lisant un traité de Lovecraft sur Edgar Allan Poe que Gans va trouver l’élément central de son futur segment (intitulé "The Drowned"), à savoir l’amour d’un homme pour une femme morte. Il y sera question d’une demeure ancestrale au bord d’une falaise de Nouvelle-Angleterre, où débarque un certain Edward de la Poer suite à la mort de sa femme dans un accident de voiture. Il y découvrira que son oncle s’est suicidé après la mort de sa femme et de sa fille, et avait eu recours au "Necronomicon" pour tenter de les ramener à la vie. De là lui viendra l’idée de renouveler l’expérience, avec l’issue tragique que cela implique…

TROIS RÉALISATEURS POUR UN SEUL FILM

Outre le segment de Christophe Gans, deux autres sketches vont composer le film "Necronomicon", chacun étant réalisé par un réalisateur venu d’un autre continent. Réalisateur de la trilogie "Gamera", le Japonais Shu Kaneko est placé aux commandes du segment "The Cold", traitant de la relation amoureuse entre une jeune femme et un étrange docteur récupérant un fluide de jouvence chez les gens qu’il assassine. De son côté, Brian Yuzna se retrouve avec plusieurs casquettes : en plus de son activité de producteur de l’intégralité du film, il doit non seulement s’occuper du troisième segment ("Whispers"), basé sur le calvaire d’une femme enceinte au cœur des entrailles surnaturelles de Los Angeles, mais aussi réaliser les transitions entre les segments. Ces transitions prennent ici place dans un décor de sous-sol d’une bibliothèque où l’écrivain H.P. Lovecraft (joué par un Jeffrey Combs méconnaissable) trouve l’inspiration pour trois de ses nouvelles en lisant le fameux "Necronomicon".

Une règle de base est imposée sur le tournage : chaque segment doit coûter six cent mille dollars et être réalisé en seulement six jours. Un obstacle auquel se heurte Christophe Gans dès le début : en effet, ses story-boards sont trop complexes pour respecter le budget, et il est donc nécessaire de les retravailler. Pour ne rien arranger, Gans n’a tourné jusque-là qu’un petit court-métrage d’étudiant intitulé "Silver Slime" et, en raison de son rapport privilégié à l’image, décide de s’entourer d’un chef opérateur français afin d’avoir plus de facilité qu’avec le reste de l’équipe américaine. Mais celui-ci, paniqué, quittera très rapidement le projet face à la relative impossibilité de réaliser un tel film avec de tels impératifs.

L’ENFER DE LA SÉRIE B

Qualifier ce tournage d’infernal passe presque pour un euphémisme, tant la totalité des phases de conception (scénario, casting, repérages, décors, répétitions, tournage, montage) se faisait séparément et simultanément sur chaque segment par rapport aux deux autres, avec certains techniciens qui travaillaient parfois en même temps sur plusieurs sketches. Les problèmes se sont accumulés en grande partie à cause des contraintes de temps, de budget et de climat, mettant constamment les membres de l’équipe à très rude épreuve. Le pire étant qu’une fois le tournage de "The Cold" achevé, Shu Kaneko a quitté le plateau, laissant Gans et Yuzna se débrouiller tous seuls pour la postproduction de son segment. Sans planning ni préparation, le chaos s’est donc vite installé.

Au vu du peu de moyens dont ils disposaient et de conditions de tournage aussi difficiles, Gans et le reste de l’équipe technique n’avaient pas le choix : il fallait chercher des solutions. Et comme souvent dans les tournages de séries B où la majorité de l’équipe est composée de jeunes novices très motivés, l’inventivité est de rigueur autant que la débrouille et la malice. Au final, l’énergie déployée dans une situation aussi chaotique a porté ses fruits et contribué à transcender les limites du projet, le tout sous l’impulsion d’un réalisateur motivé et guidé par sa passion. À titre d‘exemple, les effets spéciaux du film n’auront certes pas réussi à éviter le ridicule faute de finition (le look des oiseaux de "Whispers" ou la décomposition de David Warner dans "The Cold" en sont hélas de sacrées preuves), mais sont compensés à chaque fois par une attention particulière à la lumière, à la bande-son et au découpage séquentiel. Autre exemple : lorsque l’on voit le flash-back en noir et blanc de "The Drowned", montrant la chute d’une voiture du haut d’une falaise jusqu’au fond de l’océan, on n’a même pas le temps de remarquer qu’il s’agit en réalité d’une poupée Barbie et d’une voiture en plastique filmées au fond d’un aquarium ! De là vient une fois de plus la validation de cette vieille théorie selon laquelle l’archaïsme de certains procédés techniques n’altère jamais un film à la réalisation intelligente.

POST-MORTEM

Si la conception même de "Necronomicon" reflète en tant que telle la difficulté à crédibiliser un univers de cinéma de genre avec des moyens plus que limités, la motivation de son équipe technique et l’énergie déployée ont fait toute la différence. Si l’on examine chaque segment séparément, le résultat tient même sacrément bien la route. On l’évoquait plus haut, la principale caractéristique réside ici dans la liberté prise par les réalisateurs, chacun (à l’exception de Gans) ayant fait le choix de partir d’une nouvelle existante de Lovecraft pour y intégrer leur feeling et leur sensibilité d’artiste.

Le segment de Christophe Gans déploie une tonalité à la fois gothique et romantique, très proche des films de la Hammer, avec une esthétique colorée et très sophistiquée : en cela, il s’impose assurément comme le plus réussi des trois. Celui réalisé par Kaneko s’avère plus ambigu et nuancé dans son propos comme dans sa forme, en raison d’une mise en scène qui fait preuve d’une retenue assez inhabituelle. Un avantage certain au vu de son intrigue assez perverse, qui inocule calmement son contenu à la manière d’un venin. Quant au segment de Yuzna, il se révèle en tous points fidèle au style déviant de son réalisateur, dont le goût pour le crade et le gore se matérialise à travers un déferlement d’hystérie, ici verrouillé dans un décor claustro et à la merci de créatures extraterrestres assoiffées de sang. Trois différences de style qui, en fin de compte, forment une mosaïque assez complète des diverses facettes de l’univers de Lovecraft. Et si l’on en revient à Christophe Gans, cette connaissance et ce respect du genre dont il a su faire preuve auront été déterminants dans la suite de son parcours. Un an plus tard, il cristallisera sur grand écran les cases de "Crying Freeman", quelques années avant d’aller côtoyer les trois bêtes : celle du Gévaudan, celle qui hante le brouillard de Silent Hill et celle qui craque pour les beaux yeux d’une Belle.

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Aller plus loin :
>> Lire la critique de "La Belle et la Bête" de Christophe Gans, signée Guillaume Gas

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