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DOSSIERIl était une fois

IL ÉTAIT UNE FOIS… La Nuit des masques, de John Carpenter

Tout, ou presque, a été dit ou écrit sur le premier "Halloween", réalisé en 1978 par un quasi-débutant nommé John Carpenter. S’il ne fut pas le premier slasher movie de l’histoire ("Black Christmas" de Bob Clark, sortit en 1974, contenait déjà tous les éléments fondateurs du genre), le film de Carpenter n’en reste pas moins son représentant le plus célèbre, et sans aucun doute le plus abouti. Retour sur un classique de l’épouvante qui fête aujourd’hui ses 35 ans d’existence.

John Carpenter n’a réalisé que deux longs-métrages (la comédie de science-fiction "Dark Star" et le néo-western "Assaut"), lorsqu’il accepte la proposition du producteur Irwin Yablans de développer un film à partir du pitch qu’il lui soumet (en gros, des baby-sitters sont assassinées par un maniaque le soir d’Halloween). Avec sa compagne et productrice, Debra Hill, il écrit donc un scénario intitulé "The Baby Sitter’s Murders" (logique !), qui sera rebaptisé plus tard d’un sobre et efficace "Halloween".

« IS THE BOOGEY-MAN REAL? »

L’intrigue est des plus simples : le soir d’Halloween, le tout jeune Michael Myers, âgé de huit ans, assassine sa grande sœur à grands coups de couteaux. Interné dans un asile, il s’en évade quinze ans plus tard, et reprend sa sinistre croisade. Simple, et pas très original. Mais c’est bien le traitement appliqué au récit par le cinéaste qui va faire toute la différence. Et marquer à jamais l’Histoire du cinéma horrifique.

320 000 dollars de budget et 21 jours de tournage, c’est ce qu’il faudra à John Carpenter pour réaliser son film. Déjà en pleine possession de tout son talent, le jeune cinéaste investit son projet avec passion et professionnalisme, sans toutefois se douter du retentissement à venir. Dès la formidable scène d’introduction, un plan-séquence en vue subjective, le ton est donné. "La Nuit des masques" (c’est le titre français, une fois n’est pas coutume, assez bien pensé) sera terrifiant. La maîtrise qu’a Carpenter du format Cinémascope, son sens inné du cadrage et sa gestion particulièrement bluffante de l’espace propulsent le spectateur dans une sorte de conte moderne et réaliste, littéralement hanté par la figure du croquemitaine, ce personnage maléfique dont on se servait pour terrifier les enfants pas sages.

LE VISAGE DE LA PEUR

En prenant son temps, John Carpenter pose son décor (une petite ville de l’Illinois), ses personnages (trois adolescentes, deux gamins et le médecin-traitant du tueur) et son unité de temps (la veille et la nuit d’Halloween), n’accordant à son protagoniste redoutable, durant près de la moitié du film, que de fugaces apparitions. C’est bien là que réside le génie du réalisateur, peu enclin à céder aux sirènes de l’horreur « banale », et qui préfère une longue montée de la tension à une débauche de meurtres gores. Son tueur, il n’en fait qu’une silhouette, perdue dans les seconds et troisièmes plans de ses cadrages au cordeau, quasi-fantomatique lorsqu’il disparait de l’image une fois le regard détourné. Tel un prédateur omniscient, il se contente pour le moment d’observer ses futures victimes, de s’approprier l’arène des mises à mort à venir, comme s’il était l’incarnation même du Mal.

Lorsque le carnage commence, le spectateur, lui, s’attend à tout. Il sait de quoi Michael Myers est capable (grâce aux prédications du docteur Loomis, nommé ainsi en hommage au détective de "Psychose") et il sait qu’aucune de ces jeunes filles ne s’en sortira vivante. Rythmé par la partition minimaliste composée par Carpenter lui-même (et qui deviendra presque plus célèbre encore que le film qu’elle accompagne), la seconde partie du film se concentre donc sur les meurtres, eux aussi soumis à l’attente et à la tension. Des moments de terreur que Carpenter concocte en orfèvre de la peur, jouant au chat et à la souris avec ses personnages comme avec son public, imprimant sur pellicule des scènes aussi cultes que celle du drap. Avant une dernière bobine en forme de poursuite en huis-clos, qui voit l’innocente et pure Laurie Strode (la débutante Jamie Lee Curtis, choisie par Carpenter parce qu’elle est la fille de Janet Leigh, jadis héroïne de "Psychose") résister et affronter ce tueur indestructible qu’est Michael Myers.

LES REJETONS DU DIABLE

Succès incroyable à sa sortie, "La Nuit des masques" impose le nom de son réalisateur aux yeux du monde entier et invente carrément un genre, le slasher movie. Ne retenant du travail de John Carpenter que les éléments les plus triviaux (les ados aux mœurs légères, le barjo masqué tuant à l’arme blanche, la Vierge survivante, la vue subjective, j’en passe et des meilleurs), de très nombreux suiveurs s’engouffreront dans la brèche ouverte, pour une succession, quasi-ininterrompue depuis 35 ans, de déclinaisons plus ou moins inspirées. Michael Myers lui-même reviendra écharper des adolescentes dévergondées dans pas moins de six séquelles à la qualité déclinante, avant de retrouver de sa superbe le temps de deux excellents remakes réalisés par Rob Zombie en 2007 et 2009.

Peu enclin à se répéter, John Carpenter se contentera de superviser un second épisode plutôt sympathique, avant de larguer les rênes de sa créature après l’échec du mésestimé "Halloween 3 : Le Sang du sorcier", tentative osé de sortir la « saga » du giron basique du slasher. Désormais intronisé Maître du fantastique, Big John (comme le surnomme affectueusement ses fans) connaîtra la carrière que l’on sait, "La Nuit des masques" n’étant que le premier d’une longue liste de classiques absolus du genre. Mais ça, c’est une autre histoire…

Frederic Wullschleger Envoyer un message au rédacteur