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ÉVÈNEMENT : Rétrospective Mani Kaul

Du cinéma indien, on connaît généralement deux facettes : les films à grand spectacle de Bollywood et un cinéma d’auteur souvent plus sobre en apparence, avec Satyajit Ray en figure de proue. C’est dans cette deuxième catégorie que se situe Mani Kaul (1944-2011), cinéaste méconnu en France puisque ses films n’y ont jamais été distribués en salles. Douze ans après sa mort, voilà donc l’opportunité de découvrir son œuvre sur grand écran grâce à la rétrospective « Mani Kaul, le secret bien gardé du cinéma indien », avec la sortie de4 longs métrages de fiction du cinéaste.

Né au Rajasthan, Mani Kaul a 11 ans quand son entourage prend conscience qu’il a toujours eu d’importants problèmes de vue ! Après avoir vécu si longtemps dans le flou, il redécouvre la vie… et le cinéma. Le premier film qu’il voit net grâce à ses premières lunettes est un péplum hollywoodien : "Hélène de Troie" de Robert Wise. Le cinéma devient alors une passion absolue. Sur une suggestion de son oncle Mahesh Kaul, qui est réalisateur à Bombay, il étudie au Film Institute à Pune, où le premier film qu’il découvre est "La Complainte du sentier" de Satyajit Ray. S’il se dit globalement déçu par les enseignements, ces trois années d’études lui permettent de découvrir une grande diversité de films.

Quelques années après son diplôme, il sort son premier long métrage, "Uski Roti", suivi peu après d’un deuxième, "Un jour avant la saison des pluies". Il devient rapidement une figure majeure de la branche hindi du « cinéma parallèle », mouvement initialement développé par des réalisateurs bengalis (dont Satyajit Ray) souhaitant proposer des alternatives aux films populaires. Également auteur de documentaires et de courts métrages, Mani Kaul présente ensuite "Duvidha" à Berlin et à Chicago en 1975. En France, seuls quelques festivals ou évènements diffusent certains de ses films : "Émergeant de la surface" dans la sélection Un certain regard à Cannes, "Nazar" au Festival des 3 Continents de Nantes, "La Chemise du serviteur" au Forum des images à Paris.

Une rétrospective de 4 films

ED Distribution sort donc quatre longs métrages de Mani Kaul le 4 janvier 2023 :

  • "Uski Roti" (1970), sous-titré "Son pain quotidien" : premier long réalisé par Mani Kaul, ce film en noir et blanc met en scène un chauffeur de car et sa femme, cette dernière l’attendant longuement à un arrêt pour lui donner son déjeuner. D’une grande lenteur, ce récit juxtapose des scènes de la vie rude et sommaire de ses personnages, avec un style qui n’est pas sans rappeler le néoréalisme italien.
  • "Un jour avant la saison des pluies" (1971) : ce deuxième long est l’adaptation d’une pièce de théâtre de Mohan Rakesh. Également en noir et blanc, ce film raconte la vie de Kâlidâsa, un poète et dramaturge ayant vécu au IVe et Ve siècles.
  • "Duvidha" (1973), sous-titré "Le Dilemme" : premier film en couleur de Mani Kaul, il est adapté d’une nouvelle homonyme de l’écrivain Vijaydan Detha. On en reparle plus bas mais notons que le même récit a connu une autre adaptation en 2005 sous le titre "Paheli", réalisé par Amol Palekar.
  • "Nazar" (1990) : encore une adaptation mais cette fois-ci d’une œuvre étrangère. Mani Kaul s’approprie en effet une nouvelle de Dostoïevski intitulée "La Douce", auparavant porté à l’écran par Robert Bresson sous le titre "Une femme douce" (1969).

Parmi les thématiques récurrentes de cette filmographie, on citera notamment la question du couple, la condition féminine et la classe sociale.

Coup de cœur : "Duvidha"

Le style de Mani Kaul, souvent lent et que l’on pourrait en partie qualifier d’expérimental, peut facilement dérouter – voire rebuter. Pour aborder son œuvre, nous conseillons donc "Duvidha", qui nous semble le plus accessible.

Il s’agit tout d’abord d’un conte fantastique, ce qui le différencie des trois autres films qui sont plus ancrés dans la réalité sociale et/ou historique de l’Inde. Ceci n’empêche toutefois pas "Duvidha" d’aborder par exemple l’ambition économique d’un individu, en l’occurrence un marchand bien plus préoccupé par l’argent que par son couple, au point de partir plusieurs années alors qu’il vient seulement de se marier. L’histoire est celle d’un esprit qui tombe amoureux de la femme de ce marchand et qui prend l’apparence de ce dernier durant son absence afin de séduire la belle.

Mani Kaul propose un traitement à la fois poétique et minimaliste de l’archétype du fantôme, en ayant d’abord recours à une forme de vue subjective (avec de subtils angles et mouvements de caméra) puis en faisant tout simplement jouer le même acteur dans un double rôle : le marchand et l’imposteur. La beauté des images en couleur est frappante et on se laisse aisément happer par cette esthétique qui donne souvent l’impression de regarder de vieilles plaques photographiques. Cette sensation est renforcée par l’emploi d’arrêts sur image (comme si le film était contaminé visuellement par le fantôme), de mouvements lents filmés en plans serrés (voire en très gros plans) ou encore de voiles et tissus divers au travers desquels on aperçoit le personnage féminin, conférant au métrage une sorte de sensualité pudique – ce que renforce aussi certains sons comme les narrations suaves ou encore des gémissements certes associés à un accouchement mais manifestement érotisés.

A travers ce récit fantastique, Mani Kaul développe le motif de l’usurpation d’identité et la thématique de l’adultère d’une manière à la fois traditionnelle (de par la forme du conte) et originale (de par ses choix esthétiques). Il met ses protagonistes face à des dilemmes (c’est tout le sens du titre) : désir ou fidélité, mensonge ou honnêteté, vengeance ou pardon… De manière sous-jacente, il questionne aussi la soumission des femmes dans la société indienne.

Information

« Mani Kaul, le secret bien gardé du cinéma indien » sur le site officiel d'ED Distribution

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur