UN SOIR AU CLUB

Un film de Jean Achache

Une esthétisation du doute

Simon Nardis est invité à boire un verre par un client qui veut le remercier. Sans le savoir, il entre alors dans une boite de jazz qui va faire ressurgir son ancienne vie de pianiste qu’il avait fuie dix ans plus tôt…

Que les choses soient claires : en général le jazz m’ennuie profondément voire m’agace – question de goût personnel, peut-être aussi manque d’initiation suffisante, je l’avoue. Si ce film n’a pas réussi à susciter chez moi une appréciation plus favorable du jazz, il a au moins eu le mérite de ne pas m’ennuyer ni m’agacer. Et cela parce qu' « Un soir au club » n’est pas seulement un film de jazz – d’ailleurs on peut presque penser que le jazz n’est qu’un outil dramaturgique et un axe esthétisant pour le film, car Jean Achache aurait tout aussi bien pu explorer les tourments de son personnage avec le blues, le rock ou l’électro, s’il avait voulu s’inspirer encore plus librement de l’œuvre littéraire originale. Bref, le jazz n’est pas tellement le propos du film mais il sert plutôt de fil d’Ariane, en guidant le parcours du personnage et en canalisant les choix esthétiques du réalisateur.

Musique aidant, le film peut aussi se passer de dialogues superflus, et jouer avec les regards et les sous-entendus. Cela peut être un piège parfois (quelques passages un peu dilapidés, un peu par facilité, en laissant le spectateur connecter lui-même ou imaginer), mais généralement ça marche plutôt bien. Une tension, un mystère, un malaise, un élan du cœur… Tout s’installe dans un non-dit porté par la musique et l’image. Par le jeu des acteurs aussi, plutôt fin, qui laisse place à l’impulsivité des personnages et permet d’en montrer les failles sans avoir à les expliciter plus que nécessaire. Et l’image et la réalisation participent à ces flottements.

Certaines séquences musicales dans le club sont un peu longues (« merde, c’est un concert filmé ou quoi ? » me suis-je dit à un moment…) mais des éléments tirent vers la transe – pas aussi bien que dans des films comme « Exils » de Tony Gatlif, mais suffisamment pour installer une certaine noirceur lumineuse baudelairienne. Cette noirceur lumineuse, justement, parlons-en ! Quoi de plus symbolique que cet entre-deux pour mettre en image les doutes et les hésitations du personnage ? Et quoi de mieux que cette lumière verte, cette couleur qu’on a souvent tendance à éviter à cause de l’aspect malade que cela procure aux visages ? A-t-on déjà vu un tel vert au cinéma ? Oui sans doute, mais trop rarement.

L’un des plus beaux plans du film est une silhouette, en gros plan, de la main du contrebassiste, un plan quasi abstrait en noir et vert profonds, un plan de pure évasion esthétique. Avons-nous besoin d’autres exemples ? Oui, de deux autres qui se font écho : le visage déformé de Simon Nardis (Thierry Hancisse) à travers la vitre de la cabine téléphonique, véritable chef-d’œuvre pictural, et celui de Suzanne (Marilyne Canto), dans sa voiture, avec le décor flou et abstrait par la vitre mouillée. Quant au son, il sait aussi se taire, comme dans la scène où Suzanne roule de nuit sur l’autoroute, laissant s’installer un vide sonore irréel, comme si le personnage s’enfermait dans un bocal. Laisser le jazz glisser vers la folie aussi, lorsque Simon descend dans la rue à la fin et ne sait plus où aller.

Enfin, comment ne pas souligner un cadre temporel là aussi de l’entre-deux. L’action se déroule bel et bien dans le présent le plus contemporain qui soit – l’allusion à l’interdiction de fumer est jouissive même pour un défenseur de l’interdiction comme moi ! – mais elle revêt aussi un côté doucement rétro, que le personnage de Debbie (Elise Caron) incarne parfaitement, avec son style femme fatale, avec son antique 404, et avec la relation qu’elle noue avec Simon. Une relation qui semble tout droit sortie de vieux films américains – la scène de la plage semble renvoyer au baiser de « Tant qu’il y aura des hommes »…

Malgré tout, le film manque d’un je ne sais quoi inexplicable, qui le laisse à un statut d’honnête petit film prometteur. Espérons donc qu’il préfigure une belle carrière de réalisateur pour Jean Achache. Ce film n’en paraîtra que plus beau s’il est, plus tard, analysé à la lumière d’une œuvre plus large et plus complexe encore.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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