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UN HOMME IDÉAL

Un film de Yann Gozlan

Page blanche, sable noir

Une voiture est lancée à vive allure sur une petite route sinueuse. Il fait nuit noire. Seuls les phares de la grosse berline éclairent un tant soit peu le décor. Son conducteur, un jeune homme, transpire. Il est comme exaspéré, en colère. Il semble fuir. Mais quoi ? Sans crier gare, il appuie sur le champignon. Le moteur vrombit et la voiture file tout droit en direction d’un mur, prête à s’écraser de tout son poids, à vive allure…

Mathieu Vasseur est un écrivain raté. De ceux que les maisons d’édition ne prennent même pas le temps de rappeler après la lecture de leur manuscrit. Des pages sorties à la sueur de leur front et qui donnaient à leurs jeunes auteurs l’espoir de les retrouver un jour sur les étals des plus grandes librairies. Mais Mathieu semble destiné, comme un grand nombre d’inconnus, à rester dans l’ombre de la littérature. Sa vie bascule le jour où il découvre un journal intime chez une personne décédée dont les affaires sont vouées à être détruites. Il s'agit du journal d’un appelé en guerre d’Algérie ; un document dense, illustré, un pan d’une vie, tombé dans l’oubli. Mathieu s’en saisit, décide de lui donner vie et le recopie. Il s’approprie une œuvre qui n’est pas la sienne, celle de Léon Vauban, et gagne le Prix Renaudot…

Après "Captifs" (2009), Yann Gozlan signe son deuxième film. Il co-écrit ici le scénario avec son partenaire Guillaume Lemans (déjà présent sur son premier long-métrage et fidèle de Fred Cavayé depuis son roman "Pour Elle"), ainsi qu’avec Grégoire Vigneron (réalisateur de l’infâme "Sans laisser de traces"). Impossible de ne pas faire le rapprochement entre Yann Gozlan et Mathieu Vasseur qui dans le film peine à trouver l’inspiration et pour qui la pression du deuxième livre est grande, surtout après la publication d’un chef-d’œuvre ! Alors comme "Captifs" a réellement « captivé » en tant que premier film (sans en faire un chef-d’œuvre, n’exagérons rien), Yann Gozlan a dû sentir le poids du second film sur ses épaules.

Et autant le dire tout de suite, il ne confirme pas tout l’espoir qu’on avait mis en lui. Quelle est cette manie déjà de débuter un film par une scène qu’on retrouvera vers la fin et qui donne d’emblée des éléments de compréhension de l’intrigue, annihilant ainsi tout effet de surprise et conduisant le spectateur à vouloir zapper une bonne partie du film, se répétant sans cesse « Bon, c’est quoi le pavé dans la marre qui va faire basculer le film ? » Car ce qui se passe avant est finalement de l’ordre du superflu. D’ailleurs les scénaristes ont dû s’en rendre compte puisqu’on passe facilement à « Trois ans plus tard », avant que le syndrome de la page blanche ne vienne envenimer les choses. Mais il faudra encore attendre un peu de piscine et de Pierre Niney au torse nu impeccable pour que l’intrigue décolle et les événements se précipitent.

Sauf que le Grégoire Vigneron de "Sans laisser de traces" en a malheureusement laissé ici aussi et qu’on goûte soudainement à l’invraisemblable et aux situations plus rocambolesques les unes que les autres, avec dans l’ordre un car-jacking sans vol d’ordinateur puisqu’il est détruit contre un arbre, un chien absent au vol de pistolets mais présent pour flairer du cadavre parfaitement empaqueté dans le placard, une nage de nuit qui n’en finit plus avec un corps revenant à la surface tout au bord de la propriété, un autre corps remplacé et incendié à coup de gasoil enflammé sans que jamais la police ne soupçonne quoi que ce soit… Incroyable ! Et ne parlons pas de la toute fin, si ce n’est pour dénoncer son grotesque.

L’idée géniale résidait bien sûr dans l’apparition du vétéran de la guerre d’Algérie (irréprochable Marc Barbé), mais le chantage n’est ni habilement exploité, ni correctement approfondi et jamais le spectateur n’aura ressenti l’intense pression que le réalisateur, lui, a certainement dû avoir pour mettre en boîte son second long-métrage. Pierre Niney, tout juste couronné des César 2015 pour son rôle d’Yves Saint Laurent, a beau ici transpirer de tous ses pores pour nous montrer qu’il s’enfonce un peu plus dans la déchéance à chaque boulette qu’il commet, n’arrive pas à communiquer aux spectateurs son angoisse d’écrivain raté et menteur qui ne peut plus faire machine arrière. Le film est donc trop rectiligne, monocorde et monotone pour emporter l’adhésion.

Mathieu PayanEnvoyer un message au rédacteur

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