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THE NOSE OR THE CONSPIRACY OF MAVERICKS

Avec les voix de

Le nez et la mémoire

Pendant la première moitié du XXe siècle, Staline fit régner la terreur en Russie. Le film décrit cela en combinant des paysages, des biographies et des chefs-d’œuvre de peintres, de compositeurs et d’écrivains russes qui faisaient figure, durant cette période de totalitarisme, d’artistes d’avant-garde…

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Autre film russe à investir la compétition officielle du Festival d’Annecy aux côtés du très moyen "Ginger’s Tale", le film d’Andrey Khrzhanovsky nous intriguait au plus haut point, et a reçu au final le Prix du jury. Dans son ambition d’offrir une immersion animée dans cet art avant-gardiste qui fit longtemps figure de résistance intrinsèque contre la terreur du stalinisme, le résultat pouvait non seulement offrir un point de vue raisonnant avec l’actualité (doit-on vous faire une piqûre de rappel sur la Russie de Poutine ?), mais aussi se servir de la multiplicité de cet art pour déverser une quantité folle de formats animés, un peu à la manière d’un kaléidoscope visuel et sonore. On s’attriste du fait que Khrzhanovsky ait opté pour un ton sensiblement pédago, soutenu par la présence d’inserts live à la limite du hors sujet. En effet, ces derniers, caractérisés à l’écran par les passagers d’un avion qui observent ébahis des films classiques du cinéma russe, semblent imposer au spectateur des contrechamps sans intérêt qui semblent lui dicter une seule et unique grille de lecture. Voilà pour les maigres regrets, essentiellement narratifs, qui n’altèrent pourtant que très peu la richesse et la force évocatrice de ce tourbillon graphique.

Pour une animation sensée se placer au même niveau d’exigence que le sujet à traiter, le résultat a de quoi imposer le respect. Animation 2D, collages divers, archives vidéo et photographiques, tableaux, peintures, papiers découpés, tissus, superposition d’images, fermetures à l’iris… Tout concourt ici à nous immerger de plein fouet dans une époque où la créativité sous toutes ses formes était de rigueur, avec la création d’un opéra tiré du Nez de Nicolas Gogol en guise de fil directeur et de nombreux effets de mise en abyme pour enrichir l’interpénétration des supports artistiques révélés – on voit souvent des personnages en train de regarder des écrans ou des images. Côté cinéphilie, les figures maîtresses de Sergueï Eisenstein et d’Andrei Tarkovski sont elles aussi de la partie, surtout quand on voit à quel point l’œuvre du premier se retrouve ici citée et réinventée au détour d’une scène (le landau du "Cuirassé Potemkine" devient le nez qui s’émancipe et s’élève dans la sphère sociale). Jusqu’à un quart d’heure final bouleversant, montage mémoriel de lettres et de photos qui rend un très bel hommage à tous les créateurs persécutés durant cette période. Au final, il est certain que cet aller-retour permanent entre la diégèse et la dimension conceptuelle du film pourra certes laisser quelques spectateurs sur le carreau. Mais une telle rétrospective teintée de satire et d’expérimentation (et qui ne s’interdit pas une certaine drôlerie à intervalles réguliers) mérite clairement qu’on s’y attarde.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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