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THE HAND

Un film de Wong Kar-wai

De la haute couture cinématographique

Dans le Hong Kong des années 60. Zhang, un timide tailleur est engagé par une riche cliente, Mlle Hua, pour prendre ses mesures afin de dessiner ses vêtements. À peine l’a-t-il rencontrée qu’elle le séduit soudain par une caresse érotique inattendue, histoire de s’assurer qu’il ne l’oubliera pas. Une relation passionnelle se développe alors entre les deux…

The Hand film movie

Sorti en catimini dans les salles françaises durant l’été 2005, le projet "Eros" avait frappé fort dans le registre casse-gueule du film à sketchs. Jugez plutôt : la réunion insensée de trois grands cinéastes (Michelangelo Antonioni, Steven Soderbergh, Wong Kar-wai) autour d’un sujet délicat (l’érotisme), avec les peintures de Lorenzo Mattotti et la douce voix de Caetano Veloso pour servir de transition entre les segments. Avec une hétérogénéité très forte, cette trinité de courts sublimes mais divergents n’avait pas manqué de susciter quelques clivages. Que son dernier et meilleur segment soit le seul à bénéficier ultérieurement d’une sortie en salle n’étonne guère, d’abord parce qu’il frôle la durée d’un long, ensuite parce que le cinéaste d’"In the mood for love" et de "2046" surpasse ses deux confrères par une déflagration sensuelle de premier ordre. La lecture du titre l’annonce bien : tout sera ici une question de toucher, et voire même de doigté !

D’entrée, une sublime courtisane (Gong Li) se fait témoin du trouble érotique qu’elle suscite chez un jeune tailleur timide (Chang Chen) et s’empresse de lui ordonner de se déshabiller et de lui caresser le sexe. En l’état, du jamais-vu chez Wong Kar-wai, osé sans être explicite, excitant sans être obscène. Une « gâterie » en bonne et due forme qui, pourtant, ne sera ici qu’un point de départ à tout ce qui forge depuis longtemps le style du cinéaste hongkongais. Tout transpire dès lors la volupté des sentiments contrariés, la peinture d’un amour impossible qui se revit a posteriori toujours plus violemment par le filtre de la mélancolie. Avec un érotisme qui se décline pour le coup au travers d’un brillant champ lexical de la caresse. Celle du sentiment qui pénètre l’esprit jusqu’au charivari intérieur. Celle du tissu qui entoure les formes élégantes de l’objet du désir. Celle de la main qui s’enfonce dans une robe vide et cristallise ainsi la passion pour un fantôme du passé. Celle du corps dont les mouvements chorégraphiés suffisent à agir sur l’esprit et à faire fondre l’âme.

Le fétichisme vestimentaire était certes déjà à l’œuvre dans les précédents films de Wong Kar-wai – il suffit de repenser aux robes hallucinantes portées par Maggie Cheung dans "In the mood for love". Mais jamais peut-être le cinéaste ne s’était montré aussi limpide et exquis sur le pouvoir incontrôlable (incontrôlé ?) de la posture. Que cette dernière manifeste un désir de fuite ou de rapprochement aboutit toujours au même effet : le désir est toujours là, jamais pleinement assouvi parce que toujours contrarié. Jusqu’au dépérissement final qui déchire le cœur en mille petites lamelles, bloquant le sentiment amoureux dans une zone où la réminiscence, aussi douloureuse soit-elle, devient reine. D’où une forme qui atteint son inestimable pouvoir d’ivresse par les formes, ici mises en scène et en valeur avec une précision de grand tailleur. De ce fait, Wong Kar-wai peut clairement se prévaloir d’être l’un des rares dignes héritiers d’Antonioni, en tout cas de ceux qui ont su en décliner à leur sauce la maîtrise commune du sensoriel et de l’expérimental. "The Hand" s’impose en prototype de haute couture cinématographique : tricoté, ourlé et orné comme une sublime robe chinoise. Grand petit film.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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