Banniere-Berlinale-2019

SENSES

Puissante et touchante, une plongée sans artifice dans l’âme féminine et le Japon contemporain

À Kobe, quatre femmes forment un groupe d’amies soudées. Tout du moins en apparence. Car la disparition soudaine de l’une d’entre elles va complètement bousculer l’équilibre de la bande, et surtout les faire réfléchir sur leur propre existence…

Fascinant objet que cette « première série cinéma » comme aime le souligner l’affiche. À l’origine, "Senses" n’était qu’un seul film de 5h17, ce qui rendait son exploitation quasiment impossible dans les salles françaises. Pour permettre au réalisateur de trouver le chemin des cinémas hexagonaux pour la première fois de sa carrière (plusieurs de ses précédents projets souffraient également d’une longueur exceptionnelle), le distributeur, Art House, a ainsi fait le choix de diviser le métrage en cinq parties, chacune renvoyant à l’un des sens humains et se focalisant sur l’une des protagonistes. Après quelques ajustements de montage pour permettre cette évolution, les volets 1 et 2 ont débarqué sur nos écrans, avant de voir les 3 et 4, puis le 5 arriver également les semaines suivantes (plusieurs cinémas proposent toutefois des projections spéciales avec la diffusion de tous les épisodes dès le 2 mai).

L’histoire se situe à Kobe, au Japon, au sein d’une bande d’amies dont la disparition de l’une d’elles va complètement bousculer leur existence. Plus le mystère autour de cette absence soudaine s’accentue, plus les fissures et les masques des membres du groupe tombent. Car c'est bien là la puissance de cette œuvre singulière, dans sa propension à capturer l’intimité de ses personnages, dans leurs doutes et leurs questionnements. Portrait subtil et saisissant de la condition féminine dans un Japon encore désespérément patriarcal, "Senses" impressionne par la pudeur de sa mise en scène, où la sobriété n’est qu’apparence tant celle-ci regorge d’une élégance et d’une multitude de petits détails indispensables à la tenue du récit. C’est précisément parce que l’intrigue se décline sur plus de cinq heures qu’elle est si poignante et mélancolique, la moindre séquence trouvant sa place dans ce puzzle scénaristique où l’on ne dénombre aucune pièce en trop.

Brossant un panorama inquiétant des relations hommes-femmes, cette série traite frontalement de la société contemporaine nipponne, avec tous ses travers et ses maux. Distillant un certain suspense à travers les péripéties de ce clan, la caméra en profite surtout pour scruter minutieusement le quotidien d’héroïnes érigées en symbole d’un monde où le divorce peut encore vous valoir d’être mis au ban. Plongée bouleversante au cœur de la psyché de ces êtres, "Senses" manie parfaitement les différentes tonalités pour passionner de bout en bout. Révélant quatre actrices dont on espère rapidement avoir la chance de retrouver sur grand écran, cet objet filmique sensible et salutaire est également la découverte d’une cinéaste. Cousin d’un Hong Sang-Soo, dans sa manière de sublimer l’insignifiant dans un tourbillon d’émotions, Ryusuke Hamaguchi devrait rapidement faire reparler de lui. Pour preuve, la sélection de son prochain métrage, "Asako", en compétition officielle au Festival de Cannes.

Christophe BrangeEnvoyer un message au rédacteur

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