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RETOUR À ITHAQUE

Un film de Laurent Cantet

Retour sur des idéaux bafoués

Un groupe d'amis cubains cinquantenaires se retrouve après des années, à La Havane, le temps d'une soirée. Sur le toit-terrasse, ils parlent de leur passé, de ce qui les unit encore et de ce qui les a autrefois séparés...

Au travers des interactions entre quelques amis, dont l'un revient tout juste de son exil en Espagne, Laurent Cantet et son co-scénariste, Leonardo Padura Fuentes, tentent le portrait d'une génération aux idéaux égarés, qui a cru autrefois à un idéal politique, pour se confronter finalement au pire, la misère, la famine, l'exil ou la persécution. Sans vous dévoiler ici les destins, les secrets ou même les métiers de chacun – faisant l'objet de révélations intelligemment distillées au fil d'un scénario taillé sur mesure –, il est indispensable de dire que Aldo, Rafa, Tania, Amadeo et Eddy ont chacun laissé derrière eux des idées ou des gens, que ces retrouvailles amères vont les contraindre à évoquer.

Sous les apparences d'une douceur de vivre – une terrasse ensoleillée, un repas et une veillée entre amis –, ce groupe d'aspect soudé va se déliter sous le poids du passé et des actes de chacun. Grâce à de subtils et foisonnants échanges, à des dialogues percutants et aussi durs que la réalité de la vie ou la douleur liée à des choix pourtant salvateurs, "Retour à Ithaque" laisse poindre l'amertume et les rancœurs. Des conséquences de 16 ans d'exil de l'un, aux arrangements avec l'ennemi juré américain d'un autre, c'est aussi bien une critique de la situation économique de l’île qui se dessine en arrière-plan, que le portrait en filigrane d'un système qui a savamment broyé chacun d'eux.

De l'un à l'autre de ces puissants personnages, la caméra de Cantet se promène, avec légèreté, saisissant les petits gestes qui trahissent la nervosité, les froncements de sourcils ou les lèvres pincées qui prédisent une explosion. Et l'émotion pointe son nez, pas à pas, grâce à un casting irréprochable et investi, qui reprend en cœur une chanson synonyme d'union et de chaleur passée, se moque de slogans politiques aujourd'hui porteurs de déception, frôle la discorde sur les sujets sociaux ou humains, et se réconcilie un instant autour de la « pénétration culturelle » occidentale, en dansant sur California Dreamin´ des Beach Boys. Contant une misère devenue quotidienne, des idéaux abandonnés ou volés et de multiples vies brisées, le film aborde avec amertume la douleur de la séparation, l'emprise des compromissions et l'ampleur de la lâcheté, mettant en évidence une gouvernance par la peur, devenue parfois incontrôlable. Un film indispensable, qui a reçu le prix Venice days aux Journées des auteurs du Festival de Venise 2014.

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

COMMENTAIRES

Senga

mercredi 10 juillet - 6h32

Superbe film, intelligent pour nous parler de Cuba.
Entièrement d'accord avec Olivier Bachelard mais "California dream" qui m'a rappelé à moi aussi ma jeunesse n'est pas des Beach Boys mais des Mamas and Papas.

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