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PERCY JACKSON : LA MER DES MONSTRES

Un film de Thor Freudenthal

Une histoire d’yeux contre dieux

Percy Jackson vit dans un camp retranché avec les autres sang-mêlé, enfants nés d’un dieu et d’un humain. Malgré ses exploits du premier opus, Percy, continuellement charrié par Clarisse, fille du dieu de la guerre Arès, doute de ses aptitudes réelles. Lorsque la barrière protégeant le camp est affaiblie et qu’une lourde menace pèse sur tous les sang-mêlé, Percy trouve l’occasion de prouver sa valeur avec l’aide d’Annabeth, du satyre Grover, de Clarisse et de son demi-frère récemment découvert, fils de Poséidon comme lui, mais doté d’un œil unique…

Qu’il s’agisse de l’œil unique arboré par le cyclope Tyson, frère de Percy, et par Polyphème, gardien de la Toison d’Or, ou de l’œil mobile partagé par les trois Grées – auxquelles Persée, dans la mythologie, soutire les secrets de Méduse, et qui dans le film sont devenues des conductrices de taxi – ce "Percy Jackson" a définitivement quelque chose à voir avec la question du regard. Et pas seulement en ce qui concerne le sens de la vue. L’inquiétude liée à l’apparence a priori monstrueuse de Tyson, en regard des autres demi-dieux humains vivant dans le camp, rappelle la perception inique de la différence dans n’importe quelle école où les marginaux sont toujours observés de travers, parce que le jeune cyclope n’est pas doté des deux yeux réglementaires, comme d’autres ne correspondent pas aux canons esthétiques ou aux habitudes sociales du groupe. Le fait que la partie belligérante du film soit incarnée à la fois par un autre cyclope, le Polyphème de l’Odyssée, et par un humain de sang-mêlé, simplement furieux contre son père, confirme que la monstruosité n’est jamais qu’une affaire de physique.

Ce n’est pas la seule leçon d’un film qui, derrière ses atours de production bêta pour adolescents, s’arroge une position unique dans le paysage du divertissement cinématographique américain : les aventures de Percy Jackson, dont c’est ici le second épisode après une première réalisation de Chris Columbus, sont ce qui se rapproche le plus de ce que pouvaient proposer les romans grecs et latins de l’Antiquité, basant leurs improbables péripéties sur les mythes et légendes de l’ancien temps. Le lecteur avisé pourra ainsi y retrouver l’esprit facétieux et la tonalité ironique des récits d’Apulée (Les Métamorphoses qui voient son héros être transformé en âne) ou de Lucien de Samosate (l’Histoire véritable, largement inspiratrice, déjà, des "Aventures du baron de Münchausen" de Terry Gilliam), loin du sérieux écrasant et grotesque des productions mythologiques récentes : "Choc…" et "Colère des Titans", "Les Immortels", etc. Cruelle et gore, mais également moraliste et drolatique, la mythologie perd tout son sens lorsqu’elle est traitée avec trop d’emphase.

L’intérêt de "Percy Jackson" est donc de tester un invraisemblable croisement entre le jeu vidéo "God of War", la Mythologie pour les Nuls, "Harry Potter" et le teen movie. En-dehors de toute créature antédiluvienne et tout artefact aux propriétés célestes, le film raconte d’abord l’histoire d’adolescents perdus, en quête de leurs origines et d’un avenir possible. Parvenus à l’âge où l’on se forge une identité, ces jeunes gens manquent cruellement d’un repère éducatif : où est le père ? Clarisse, derrière son orgueilleuse assurance, compense en réalité l’invisibilité d’Arès, tandis que Percy, fils de Poséidon, discourt des heures durant près des lacs en espérant toucher ce père invariablement absent – et qui ne répond jamais à ses sollicitations. Le propre du père mythologique est de n’avoir pas de corps ou, quand il existe, de le réduire à sa plus simple expression symbolique : Dionysos tente vainement de conjurer la malédiction qui transforme ses verres de vin en eau claire, tandis qu’Hermès gère une société de transport type UPS. Dans le langage courant, on dirait que papa Arès et papa Poséidon sont partis chercher des cigarettes pour ne jamais revenir à la maison.

Si l’on s’amuse des péripéties aventureuses de la bande à Percy, enchaînées avec peu de subtilité par le scénario de Marc Guggenheim, autant que des nombreuses références mythologiques détournées et présentées de manière très pédagogique (l’oracle de Delphes est un squelette lumineux assis dans le grenier ; Polyphème garde désormais la Toison d’Or, mais on rappelle tout de même qu’il a grignoté les compagnons d’Ulysse ; la sorcière Circé est réduite à un parc d’attraction qui porte son nom, Circéland ; le Capitole de Washington confondu avec l’Olympe avec, dans les deux cas, « des mecs puissants qui se regardent le nombril »), "Percy Jackson" relate avant tout la quête de ce père absent dans une Amérique où les légendes se sont effritées, et menacent d’être définitivement gommées par le consumérisme. La preuve : les employés du Starbuck’s local ont beau dissimuler leurs pouvoirs aux yeux humains, ils sont pourvus d’une infinité de bras ; comment répondre à la demande de tant de boissons profanes, sinon ?

Famille et mythologie demandent toutes deux à être redécouvertes par des adolescents en perdition morale. Rick Riordan, l’auteur des cinq volumes de la saga dont les films sont adaptés, explique volontiers qu’il a inventé son héros et sa mythologie moderne après avoir épuisé toutes les histoires grecques qu’il relatait, le soir, à sa fille. Réelle ou non, l’anecdote nous donne en partie la clé du film : en l’absence d’un père qui propose des histoires, les enfants sont condamnés à inventer les leurs, donc à se recomposer une famille. Voilà qui s’avère suffisant pour comprendre les motivations des uns et des autres (Percy cherchant à prouver sa valeur à Poséidon, Luke puisant dans l’exemple des titans son propre rejet paternel) et pour apprécier un long-métrage plus malin qu’il n’y paraît au premier abord. Comme quoi, il s’agissait bien de ne pas se laisser abuser par son œil.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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