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ORPHELINE

Compte à rebours vers l’enfance

Renée, directrice d’école, est arrêtée par la police sous le nom de Karine Razynski. Son passé la rattrape : celle d’une voleuse dans une société de paris hippiques…

Faut-il connaître le pitch d’un film avant d’aller le voir sur grand écran ? Assurément la question se pose pour "Orpheline", nouveau film de Arnaud des Pallières. C’est simple : que vous soyez au courant de la trame principale et du concept de faire jouer un même personnage par des actrices différentes ou que vous ne le soyez pas, cela changera radicalement votre vision du film. Il y aura donc deux catégories de spectateurs : ceux qui savaient et les autres. Ou dit autrement, ceux qui n’ont jamais été perdus et les largués ! Car ne pas être au courant que les deux Adèle (Haenel et Exarchopoulos) interprètent le même rôle vous emmènera dans un trouble qui durera une bonne moitié du film, voire plus, avec – quand la petite ampoule se sera allumée au-dessus de votre tête – un grand soupir d’étonnement ou d’agacement, car il faut bien le dire la ressemblance entre les deux Adèle est carrément tirée par les cheveux (oui il n’y a bien que l’ébouriffement capillaire qui fait le lien entre les filles).

Certes Arnaud des Pallières en a pris le parti et a privilégié le talent des deux comédiennes versus la recherche d’une quelconque ressemblance physique. Beaucoup de spectateurs sauront, grâce à la bande-annonce ou le synopsis officiel, qu’il s’agit ici d’un portrait d’une femme à quatre âges de sa vie et jouée par quatre actrices différentes. Le jugement entre les sachant et les ignorant sera forcément discordant. Avouons, avec le recul nécessaire, que le concept de « non ressemblance » n’est pas le plus heureux du film, alors que sur le papier réunir les deux Adèle était justement l’atout majeur du long métrage. Une carotte pour tous les cinéphiles fans de "La Vie d’Adèle" (pour Exarchopoulos), de "Naissance des pieuvres", "Suzanne" ou "Les Ogres" (pour Haenel). Deux têtes d’affiche qui font admirablement le job et sont soutenues par un casting quatre étoiles en arrière-plan : Nicolas Duvauchelle (énorme dans la composition du père d’abord bestial puis doux comme un agneau), Gemma Arterton (la James Bond girl anglaise de "Quantum of Solace" dans la peau d’une droguée aux arnaques), Sergi Lopez (en nounours réconfortant) et Solène Rigot (la révélation du film, lumineuse en ado perdue et errante) : les personnages ont tous une « crudité » forte, comme un vraie résonance avec la vie… N’oublions pas que cette histoire est tirée du vécu de la coscénariste.

Le script est dur, le passage de l’adolescence est puissant, alors que le trauma de l’enfance est plus anecdotique bien que terrible. La relation à l’argent et au sexe est traitée de manière plutôt glauque. C’est ce qui caractérise un peut trop l’ambiance générale du film. La photographie n’est pas là pour magnifier les acteurs, le réalisateur optant pour des contrastes forts, des contre-jours aveuglants, des couleurs saturées… La musique rare – il n’y a pas de partition originale – assoie l’objectif du cinéaste d’orienter son film vers une œuvre brute et hyperréaliste. Il prend même à témoin le spectateur en mettant en scène plusieurs regards caméra. Quant à l’idée d’une histoire à la manière d’un compte à rebours, ce n’était pas inintéressant, mais certaines ellipses pourront déconcerter. Sans compter ceux qui se seront assoupis devant les longueurs de certaines parties et ceux qui auront décroché devant l’indéchiffrable orpheline du film… Car finalement, là où le bât blesse le plus, ce n’est pas sur la forme, mais davantage sur le fond.

Mathieu PayanEnvoyer un message au rédacteur

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