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NUMERO 9

Un film de Shane Acker

Apocalypse de papier

Dans un futur proche, les hommes ont été décimés par une grande guerre contre les machines qu’ils avaient eux-mêmes créées. Sachant l’humanité condamnée, un scientifique a fabriqué neuf petites créatures à partir d’objets trouvés dans les décombres. Ces êtres de chiffons ont formé une petite communauté et s’efforcent de survivre au milieu des ruines…

A l’origine de « Numéro 9 » il y a un court-métrage de Shane Acker, « 9 », nominé en 2006 à l’Oscar du meilleur film d’animation. Un petit bijou d’originalité visuelle qui attire le regard curieux de Tim Burton, dont l’intérêt, on s’en doute au vu du résultat final, a dû être fortement titillé par l’univers apocalyptique et les personnages fantastiques de l’œuvre de cet architecte passé à l’animation. Burton propose à Acker de débloquer un budget afin de lui permettre de réaliser un long-métrage sur le même thème, lui prête même une partie de son équipe (la scénariste Pamela Pettler, « Les noces funèbres », et Danny Elfman à la musique – il y a de pires collaborateurs !), et voilà le petit « 9 » qui se métamorphose en œuf grandiose dont l’éclosion surprise est une véritable réussite.

Au départ, il y a ces extraordinaires petits personnages sans lesquels « Numéro 9 » ne serait qu’un banal film post-apocalyptique de plus. Quelques bouts d’étoupe, une pointe de fil à coudre, un bouton ou une fermeture Eclair, des morceaux de bois en guise de doigts, et sous nos yeux naît l’une de ces minuscules créatures faites de bric et de broc et dont l’énergie vitale est puissamment communicative. Derrière ce visage de chiffon respire une vie à part, à croire que seul un miracle d’animation a pu insuffler à ce corps mollasson tant d’expressivité et de finesse. Nous découvrons le dernier né des pantins d’un homme mourant, Numéro 9, et avec lui nous explorons bientôt les ruines de ce monde où l’humanité, ayant perdu sa bataille contre des machines devenues indépendantes et insoumises, ne laisse plus que des bribes de civilisation. Sa rencontre avec un autre être semblable le met sur la piste d’une communauté formée de quelques-uns des huit premiers numéros ; mais aussi sur le chemin d’une créature de métal et d’os, effrayant animal métallurgique, qui poursuit inlassablement ces créatures chétives.

Passées les vingt premières minutes, durant lesquelles on reste ébahis devant tant de beautés visuelles et de qualités esthétiques, consternés face à tant de destructions et de douleurs, et fascinés par la précision absolue des détails formels, on pénètre de plain-pied dans une histoire plutôt commune mais étonnamment bien ficelée. Et l’on s’amuse à égrener les récurrences thématiques qui commencent à lier l’essentiel de la production animée depuis un ou deux ans : la fabrication de Numéro 9 durant le générique rappelle les premiers instants de « Coraline » (autre production Burton, sortie en juin dernier), le décor de misère renvoie à « Wall.E », et surtout le sujet latent du film – la suprématie de l’ingéniosité sur la technologie, la victoire du bric et du broc sur les machineries modernes décadentes – s’inscrit dans la droite ligne de cette dialectique nostalgique qui traverse les derniers Pixar, « Wall.E » encore, et « Là-haut » plus récemment. Dotés d’une inventivité sans égale, les protagonistes de « Numéro 9 » réaffirment la superficialité d’une technique trop évoluée, devenue incontrôlable ; de par leur nature même, ils en appellent également à une plus grand simplicité créative : inutile de fabriquer des artefacts aussi pointus quand l’essence de la vie peut résider dans un banal morceau de tissu – tant qu’une âme lui sert d’hôte.

Reste toutefois que la merveilleuse beauté et l’intelligente simplicité de « Numéro 9 » cachent un défaut, plus ou moins gênant selon les consciences : pour une raison insaisissable, peut-être pour des questions de limitations budgétaires, le scénario d’Acker et de Pettler manque singulièrement de fond. L’intrigue semble bizarrement percluse d’espaces vides – particulièrement quant à l’existence même des créatures et à leur destinée équivoque – et de détails non exploités. Mais surtout, le rythme par trop emballé du film empêche de creuser les psychologies des plus intéressants de ces personnages, les géniaux archivistes en tête, tout droits sortis d’une production muette. Il eut fallu vingt minutes supplémentaires pour polir ce véritable bijou visuel ; toutefois, l’absence de quelques carats n’empêche nullement l’ensemble de briller.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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